Paris – La Péniche Adélaïde jusqu’au 19 février 2012
Café Allais – Opéra Fumiste
Comment « Allais-vous ? »
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- 7 février 2012
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- Opéra & Classique
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Quai de la Loire sur le Bassin de la Villette, la Péniche Opéra, l’institution lyrique flottante que Mireille Larroche anime depuis trente ans, dispose d’une annexe répondant au joli prénom d’Adelaïde. Comme en écho aux drôleries absurdes des Nouvelles Brèves de Comptoir qui viennent de remporter un joli succès dans la première embarcation (en duo avec l’opéra bouffe Rita de Donizetti – voir WT du 17 janvier 2012), une troupe amie, la Compagnie Lyrique Générale de France, fait fleurir les aphorismes, calembours, holorimes et autres jeux de mots du premier champion de l’absurde en langue française, Alphonse Allais.
Un décor à mi-chemin entre bistrot et vestiaire – ou vestiaire de bistrot – avec un bout de penderie pour les costumes, un piano au centre, et, face à face, cour et jardin, les « lieux d’aisances » « Messieurs » et « Dames ». L’humour pince sans rire est donné d’entrée de jeu : le spectacle démarre sur quinze minutes d’entracte, avec vin chaud et boissons fraîches... Les trois coups chers au théâtre retentiront au bout d’une bonne demi heure de jeu...
Quoi de plus normal que de tout faire à l’envers si l’on veut servir l’esprit anar franc tireur de ce natif de Honfleur, voisin d’Erik Satie – ils sont nés dans la même rue ! -, fils de pharmacien et pharmacien lui-même, viré par son papa qui n’appréciait pas les blagues de ses faux médicaments.... A Paris, au quartier Latin, avec ses potes étudiants, il avait créé quelques associations loufoques, les « Hydropathes », les « Hirsutes ». Et les « Fumistes » qui donnent le titre à la revue du Café Allais.
Des as du comique lyrique
« Revue » est sans doute le mot qui convient le mieux à la compilation de gags hybrides mis en musique par Nicolas Ducloux, l’un des pensionnaires, pianiste et chef de chant, de la compagnie Les Brigands. Le baryton Pierre Méchanick signe la mise en scène joue et chante en compagnie de deux as du comique lyrique : la soprano Edwige Bourdy, une fidèle de La Péniche (voir WT du 14 mars 2011) et le baryton Gilles Bugeaud, autre navigateur au long cours des Brigands ici nouveau venu à bord (WT des 17 novembre 2004, 8 décembre 2005, 22 décembre 2009,19 décembre 2010).
Ensemble ils se transforment en se coulant dans les délicieux déguisements d’Elisabeth de Sauverzac, toujours inspirée, toujours inventive, transfuge elle aussi des Brigands dont elle a assuré pratiquement tous les costumes – à l’exception de ceux leur dernier spectacle « La Botte Secrète » où on l’a bien regrettée.
Ils disent Alphonse Allais, le mime, le fredonne ou le projette façon opéra selon les humeurs décalées de Ducloux, et lui ajoutent d’autres bouts de texte, rimés ou pas, de leur cru.
Allais, précurseur à casquettes multiples
Le sens, le bon sens, le contresens, le sens interdit : tout cohabite dans ses délires auquel seul le mot anglais « nonsense » pourrait convenir, bien plus justement que notre adjectif absurde. Un « nonsense » qui s’ouvre sur le surréalisme. Allais était un précurseur à casquettes multiples, sa façon de décaper la logique devait alimenter d’autres gugusses comme Léo Campion, Pierre Dac et Francis Blanche. Peintre il inventa le monochrome bien avant Yves Klein et Pierre Soulages, mais pour en faire des objets clowns, compositeur il s’essaya au minimalisme avant l’heure, en inventant une partition vierge pour célébrer des funérailles car, disait-il « les grandes douleurs sont muettes ». Et sous la gaudriole des mots, il souffle des bouffées de mélancolie ou injecte des anti-poisons politiques quand « Tout marche comme Déroulède... », un défilé patriotique en réponse au nationalisme revanchard du chantre des soldats.
"Jean passe et des meilleures"
Si ses bons mots – plus facile de mourir pour une femme que de vivre pour l’aimer -, ses ha ha ha/ah ah ah ou cui cui cui andouillette ou salsifis passent joyeusement la rampe, ses holorimes, plutôt à lire qu’à entendre, ont plus de mal à s’imposer... De « Café Allais/Qu’a fait Allais » à « Jean passe et des meilleures », le florilège de ces étranges associations/dissociations de son et de sens restent l’apanage de l’écriture/lecture. Même si « du haut de Sémiramide quarante sièges vous contemplent » et déclenche les rires...
Le montage des textes zigzague d’un gag à l’autre, c’est parfois fouillis, parfois trop fort en gueule (le lieu est tout petit), mais le plaisir qu’ils prennent tous les quatre à nous en conter de bien bonnes est tel qu’il devient inévitablement contagieux.
Café Allais-Opéra Fumiste par la Compagnie Lyrique Générale de France. Textes Alphonse Allais (+ Pierre Méchanick et Gilles Bugeaud), musique Nicolas Ducloux, mise en scène Pierre Méchanick, costumes Elisabeth de Sauverzac, scénographie et lumières Thibaut Frack. Avec Edwige Bourdy, Gilles Bugeaud, Pierre Méchanick et Nicolas Ducloux au piano .
La Péniche Adélaïde, du 1er au 9, du 11 au 14 et les 18 & 19 février à 20h30
01 53 35 07 77 – www.penicheopera.com
Photos Elisabeth de Sauverzac






