Le Feu et les larmes à l’Opéra de Montpellier le 30 mai

Métissage Orient-Occident pour une fascinante soirée

Ko Yeong-yeol enthousiasme le public montpelliérain.

Métissage Orient-Occident pour une fascinante soirée

PRÉFIGURANT LA SAISON 2026-2027 de l’Opéra de Montpellier, qui s’ouvre à la culture coréenne et permettra de découvrir en novembre 2026 L’Opéra des fleurs et de retrouver en juin 2027 une grande figure du pansori : Ko Yeong-yeol en compagnie d’autres interprètes, la soirée du 30 mai a permis au public montpelliérain de faire connaissance avec le genre musical du pansori, cette forme d’opéra narratif né en Corée au XVIIe siècle et surtout avec un artiste d’exception. Son travail s’inscrit, nous dit l’excellent texte (malheureusement non signé) qui accompagne cette soirée, « à la croisée des traditions anciennes et des courants d’aujourd’hui, de l’Orient et de l’Occident ».

Un instrumentarium et une démarche également originaux

Avec pour partenaires deux musiciens jouant respectivement du daegum (grande flûte de bambou qui se joue en position transversale) et du soribuk (tambour en bois et peau), Ko Yeong-yeol déclame, chante et s’accompagne... au piano. C’est là la substance même de sa démarche : « Je ne considère pas le piano byeongchang [une performance où l’artiste chante en jouant simultanément du piano] comme une simple fusion formelle entre tradition et modernité, mais comme une exploration de la manière dont la tradition peut respirer et trouver une nouvelle voix dans la sensibilité d’aujourd’hui. »

L’esprit même de cette soirée est une entreprise de séduction, une invitation au voyage. On y découvre comment un genre musical en général inconnu dans nos contrées : le pansori peut s’adresser à un public occidental susceptible de le recevoir au mieux, aidé par l’alliage des codes de la musique vocale coréenne et de ceux de la musique occidentale, ici les harmonies venues du jazz (mais pas uniquement). Comment la riche sonorité du piano qui nous est si familière et la présence même d’un piano de concert sur la scène d’un théâtre à l’italienne rencontrent la nudité d’instruments tels que le soribuk et le daegum ? À quel instant exactement peut bien basculer, dans notre perception, la flûte virtuose de Lee Gyu-jae vers l’improvisation jazz, les rythmes, d’abord étranges à nos oreilles, de Kim Jae-ha au soribuk vers la familiarité ou la régularité bien ordonnée de nos musiques occidentales, mêmes celles d’une apparente liberté de la musique contemporaine ?

Manière de dire que l’expérience d’une telle soirée ressemble d’abord à une tentative pour l’auditeur d’ériger des arches : entre ce que nous nous imaginons être la dimension orientale de la musique (une autre perception du temps, des couleurs harmoniques échappant à la codification de notre musique savante, un art de la scansion, de la méditation instrumentale, une profération vocale toute différente de notre chant, etc.) et ce que nous savons être notre tradition : œuvres écrites, ne dérogeant pas (en général) à la partition, une harmonie tonale bien connue, ne serait-ce qu’intuitivement si l’on n’est pas musicien, une régularité bien ordonnée des phrases, qu’elles soient vocales ou instrumentales, etc. Et bien sûr, pour ce qui concerne la démarche propre de Ko Yeong-yeol et de ses deux partenaires instrumentistes : l’omniprésence des codes du jazz, d’abord dans l’accompagnement de sa propre voix au piano par l’artiste en majesté, ensuite par les improvisations à la flûte, évoquant bien souvent les sonorités et circonvolutions d’un saxophone ou d’une trompette jazz.

Le pansori, un style vocal et un récit

Habilement divisée en deux blocs, la soirée présentée à Montpellier permettait d’écouter d’abord quatre « vieux chants dans le style pansori », c’est-à-dire ce que nous appellerions en Occident des ballades (Les rêves sont vains), ou encore des poèmes mis en musique (Chant de l’espièglerie) ou simplement des chansons plus ou moins ancrées dans le folklore local (Chant de la soie, Chant de la meule). Dès les premières notes émises par la voix puissante et d’une intense expressivité de Ko Yeong-yeol, on écoute avec fascination la rencontre de deux mondes sonores : celui d’un chant pour nous très exotique, avec ses motifs gutturaux, son expression très théâtralisée, les jeux vocaux mais aussi la mobilité des traits du visage de l’artiste que cette musique suscite et même exige... et la sonorité très familière d’un piano aux harmonies jazzy, relevant d’un tout autre monde. Et c’est le même faisceau de styles (musique traditionnelle coréenne et jazz) qui s’ouvre pour la seconde partie du concert : les extraits fort bien choisis du pansori le plus célèbre en Corée : Chunhyang-ga (« histoire d’amour et de loyauté au-delà des classes sociales », peut-on lire dans les notes de programme) qui dans sa version originale dure environ huit heures. Ce récit aux multiples épisodes se voit ici résumé en quelques moments choisis, permettant de saisir l’esthétique de ce genre musical traditionnel et de savourer quelques épisodes-clé du récit.

Une réserve...

Malgré la remarquable prestation des trois artistes en scène, la qualité de leur art et l’intensité de leur engagement, sans même parler de l’intérêt incontestable de cette découverte du pansori et de l’une de ses figures les plus prestigieuses, je suis restée sur une étrange impression. Celle d’avoir assisté à une sorte de voyage sur deux trajets ne se rencontrant pas. L’un, parfaitement fascinant et merveilleux : la rencontre avec un art accompli, interprété par un artiste hors-pair. L’autre, la confirmation relativement morne d’un monde bien familier, celui du piano jazz (avec l’éclairage fugace du blues, du gospel, de toutes sortes de couleurs propres à la musique noire américaine). « Mon travail se concentre sur le récit, déclare Ko Yeong-yeol, le souffle, le sigim [ornementation vocale] et les émotions fondamentales du pansori, tout en utilisant les harmonies et les textures du piano pour multiplier les possibilités d’expression. Pour moi il ne s’agit pas de s’écarter de la tradition ; c’est plutôt un processus créatif contemporain qui permet de redonner vie à la profondeur et à la vitalité de la tradition à travers un langage moderne. C’est la voie artistique que j’ai poursuivie avec constance. »

Au risque de passer, peut-être, à côté du projet original de l’artiste, je dirais que pour moi, l’alliance ne se fait pas... Reste un ensemble de modes expressifs coréens (la voix, le texte, la beauté d’un monde qui m’était entièrement inconnu, la façon de proférer, les instruments associés), appliqués à une écriture pianistique presque entièrement occidentale, où j’ai peiné à percevoir une réelle démarche de métissage musical, plutôt la superposition – au demeurant fort bien réalisée... – de deux étoffes différentes.

Illustration : crédit photo OONM

Pansori coréen - Le Feu et les larmes. Ko Yeong-yeol, piano et voix, Lee Gyu-jae, daegum et flûte, Kim Jae-ha, tambour soribuk. Opéra de Montpellier, 30 mai 2026.
Spectacle présenté en partenariat avec le Centre Culturel Coréen avec le soutien du ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme et de la KOFICE (Korean Foundation for International Cultural Exchange).

A propos de l'auteur
Hélène Pierrakos
Hélène Pierrakos

Journaliste et musicologue, Hélène Pierrakos a collaboré avec Le Monde de la Musique, Opéra International, L’Avant-Scène Opéra, Classica, etc. et produit des émissions sur France Musique, France Culture, la Radio Suisse Romande et, depuis 2007 :...

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