Le Requiem de Mozart mis en scène au Festival d’Aix-en-Provence
Concilier l’esprit de la danse et la pensée de la mort
Au Théâtre de l’Archevêché, Raphaël Pichon et Romeo Castellucci unissent leurs forces pour un spectacle inventif mais peu convaincant sur le plan théâtral.

LORSQUE L’ON EST SENSIBLE à la musique de Mozart, c’est souvent parce que la dimension énergétique de son œuvre y apparaît au moins aussi importante que l’invention sonore ou le génie théâtral en tant que tels. C’est dire que le Requiem du Salzbourgeois se présente comme un objet à multiples facettes, qui ouvre à la plus grande transcendance tout en parcourant des chemins sonores d’une allégresse toute chorégraphique, malgré (ou à cause de) la gravité des mots qui y sont mis en musique. Comme chez Bach, le socle religieux ne fait jamais obstacle à l’inscription de la musique dans le corps, ni au déploiement d’un paysage sonore ancré dans la danse. Le Requiem de Mozart opère une très intéressante fusion entre des éléments archaïsants : inspiration grégorienne (ce qui inspire à Raphaël Pichon, maître d’œuvre de la recomposition musicale du spectacle, une intéressante insertion supplémentaire d’éléments issus du chant grégorien), aspects néobaroques des lignes vocales et des motifs rythmiques, des façons de dire en musique issues de l’opéra (parfois même de la danse, comme par exemple dans le Domine Deus) et des éléments franc-maçons (rôle important du cor de basset, solennité de certains chœurs, etc.).
La source maçonnique est l’occasion de faire entendre, en introduction musicale au Requiem proprement dit, après un Christe factus est d’origine grégorienne chanté tout naturellement a capella par Pygmalion, la magnifique et poignante Meistermusik K 477b, qui n’est autre que la version avec chœur de ce que l’on connaît en général en français sous le titre d’Ode funèbre maçonnique (Maurerische Trauermusik). Dans ce montage musical convaincant, apparaissent au fil du spectacle d’autres pièces rares de Mozart, permettant en quelque sorte de creuser encore un peu plus la dimension transcendentale du Requiem et peut-être d’accompagner la mise en scène de Romeo Castellucci.
L’imagerie de la danse populaire
Mais celle-ci pose maintes questions, dont les deux principales me semblent dotées de réponses scéniques inachevées, pour ne pas dire franchement contestables. Entendre la danse dans la musique de Mozart va de soi, rien de bien révolutionnaire dans cette sensibilité de l’homme de théâtre à cette dimension. Or cette danse rêvée par le spectacle se déploie dans une série de vignettes d’esprit populaire, inspirées successivement par différentes cultures nationales (grecque entre autres, mais aussi venues de contrées plus lointaines). Pourquoi, alors, proposer une chorégraphie si simplette : rondes toutes un peu du même type, danses de petits pas et sautillements répétés ? Comme si Romeo Castellucci et la chorégraphe Evelin Facchini avaient voulu synthétiser plusieurs cultures populaires en une seule – et qui plus est « dansable » par des chanteurs, dont ce n’est pas le métier... Il me semble que la musique de Mozart méritait une réflexion chorégraphique d’une tout autre portée. Pour mémoire, Alain Germain avait chorégraphié en 1987 le Requiem de Mozart et y avait apporté une tout autre profondeur et originalité, en prenant en charge ce projet avec audace et inventivité, cette réalisation restant pour moi un modèle.
Catalogues
L’autre champ de la mise en scène qui m’a laissée dans l’interrogation et le doute, est le catalogue proposé par Romeo Castellucci sur le fond de scène, tout au long du spectacle, de toutes les extinctions qui marquent notre évolution depuis les débuts de la présence humaine sur terre (et même avant, puisque il y est adjoint une très longue liste d’animaux préhistoriques, dont la plupart d’entre nous ne connaissaient pas même le nom...). Requiem pour notre disparition annoncée, bien dans l’esprit de la catastrophe climatique en cours, parcourant en boucle toutes les chaînes d’information et nos consciences anxieuses : on comprend le message, peut-être un peu trop bien, c’est-à-dire dans une certaine facilité qui est aussi, à mes yeux, désinvolture du metteur en scène, malgré le sérieux très didactique de cette interminable liste défilant sous nos yeux. Plus problématique encore : l’indifférenciation, dans cette liste-pensum, des éléments de l’histoire humaine naturellement effacés par l’évolution, comme par exemple les langues, et des éléments soumis à une disparition violente, due au changement climatique, par exemple celle d’espèces encore présentes dans la nature tout récemment et qui se voient détruites par l’activité humaine... Que vient faire par exemple la disparition du latin dans cette succession...?
Comme souvent, on se plonge alors après-coup dans les explications fournies par l’artiste, et dans ce cas, cela n’arrange rien, malgré la beauté des mots prononcés : « Ce n’est pas un hasard, déclare Romeo Castellucci dans l’entretien qu’il a accordé à la dramaturge Piersandra Di Matteo (notes de programme du spectacle), si ce catalogue - que nous voyons se rapprocher avec une angoisse croissante - nous conduit au temps présent de notre existence, à l’extinction de l’ici et du maintenant. Il s’approche progressivement et de manière inquiétante de notre temps et culmine sur un adieu à toutes choses. C’est une forme de disparition à soi-même qui implique la mise en place d’une logique d’adieu progressif à la vie. [...] Dans ce mouvement de rotation, les mots projetés finiront par parler de choses qui m’entourent – moi spectateur – maintenant. L’extinction dont il est question me regarde, c’est la mienne. J’écoute mon propre Requiem. »
Ce dont il s’agit, à mes yeux, dans l’échec de la mise en scène à dire cette « disparition à soi-même », c’est la sur-utilisation de la répétition : répétition des mots, des listes, des listes de listes sur le fond de scène ; répétition des pas, des rondes, des changements de costumes non justifiés puisque les gestes, eux, y sont inchangés. Comme si le mode répétitif tenait lieu de moyen expressif, en une esthétique de la transe, du circulaire assumé. Mais pour rivaliser avec la puissance de la musique de Mozart, si variée, si changeante, si peu dogmatique, il aurait fallu un tout autre engagement théâtral, un travail sur la transe qui ose l’évolution, la modification progressive, la transformation... bref : la composition.
Photo : Monika Rittershaus
Wolfgang Amadeus Mozart : Requiem. Melissa Petit (soprano), Beth Taylor (alto), Duke Kim (ténor), Alex Rosen (basse), Choeur et orchestre Pygmalion, Raphaël Pichon (direction musicale et conception du montage musical), Romeo Castellucci (mise en scène), Evelin Facchini (chorégraphie), Piersandra Di Matteo (dramaturgie). Théâtre de l’Archevêché d’Aix-en-Provence, 8 juillet.



