Festival Berlioz 2026, du 25 au 29 août
Fin d’une époque (2)
Outre les rendez-vous du soir dans la cour du château Louis XI, le Festival Berlioz proposait des concerts à 17h dans l’église de La Côte-Saint-André. Qu’en sera-t-il l’an prochain ?

« C’EST D’UN EXTRÊME INTÉRET ; ET PUIS, QUELLE VITALITÉ ENDIABLÉE DE STYLE !!! », écrit Berlioz à Liszt, le 22 mai 1837, à propos du roman Mauprat de George Sand. Nous sommes en 1837, époque où Berlioz espère que Sand écrira une pièce de théâtre où se glisserait un rôle pour son épouse Harriet. Projet qui n’aboutira pas. Mais si Berlioz ne fut jamais un intime de George Sand (il n’ira jamais à Nohant), l’anniversaire de la disparition de cette dernière (né en 1804, morte en 1876) était l’occasion toute trouvée pour inviter le Trio George Sand à donner trois concerts (les 20, 21 et 28 août) dans le cadre du festival. Nous avons assisté au dernier, dont le programme s’appuyait sur les références musicales contenues dans le roman Consuelo – et elles sont nombreuses !). À l’affiche : Haydn et Pauline Viardot, mais aussi Gluck, Liszt (une transcription par Saint-Saëns du poème symphonique Orphée), Berlioz (Absence transcrite par Édouard Delale), Chopin et quelques autres.
Dès le 25 août, Rima Abdul Malak avait choisi elle aussi George Sand comme motif conducteur d’un concert-lecture donné en compagnie de la pianiste Marie-Josèphe Jude qui interprétait des pages brèves de Clara Schumann, Mel Bonis, Debussy, Dana Suesse, etc. Rima Abdul Malak, qui fut ministre de la Culture de 2022 à 2024, est aujourd’hui directrice du quotidien L’Orient-Le Jour à Beyrouth et se bat pour faire connaître la poésie. Mais n’est pas récitante qui veut : lire quelques pages des écrits de George Sand* ou des poèmes de Marceline Desbordes-Valmore ou d’Anna de Noailles nécessite un talent de comédienne qui ne s’improvise pas. Et puis, malgré la noblesse de leur propos, les textes d’Emily Dickinson (en anglais) ou de Roja Chamankar (en persan) perdent beaucoup de leur sel une fois traduits, appréciation qui vaut aussi pour la version française d’Elle va nue la liberté (due à Maram Al Masri elle-même, qui en a signé la version originale en arabe). Et puis, quelle idée de lire pendant la musique !
Danses et romances
On retrouve Chopin le lendemain (trois mazurkas, deux polonaises), à la faveur d’un récital donné par Jean-François Heisser sur le thème de la danse (qui, en réalité, était le thème général de l’édition 2026 du festival, dont les concerts du soir sont chroniqués par Pierre-René Serna). Outre Chopin, le récital comprend des pages de musique espagnole (Chansons et danses de Federico Mompou, danses du Tricorne de Falla), répertoire dont Jean-François Heisser s’est fait une légitime spécialité. Il offre d’ailleurs, en bis, un « Fandango aux chandelles » extrait des Goyescas de Granados. On regrettera cependant qu’un abus de pédale fasse résonner un peu trop le piano Yamaha sous les voûtes de l’église Saint-André.
C’est toujours dans l’église, le 27 août, qu’a lieu la captivante et déroutante rencontre avec le très jeune Berlioz. Captivante, car le programme permet d’entendre des romances et airs d’opéras-comiques de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, signés Martini, Dalayrac, Boieldieu, etc., arrangés pour voix et guitare par un Berlioz à peine sorti de l’adolescence**. Il est question ici, essentiellement, d’amours douloureuses, d’oiseaux, de « simple et naïve bergerette », mais aussi d’une trompette « qui appelle aux alarmes » (avec un écho de La Marseillaise) et, plus étonnant encore, d’entreprise et de crédit dans le plaisant « Que d’établissements nouveaux » sur des paroles du vicomte de Ségur et une musique de Pierre-Antoine Dellamaria. Parmi les romances les plus touchantes, on notera celle de Plantade « Bocage que l’aurore embellit de ses pleurs », celle de Martini « Vous qui loin d’une amante » sur des paroles de Florian, la simple et anonyme « Faut l’oublier » ou l’air de Dalayrac « Ô ma Georgette ».
Un art de l’intime
Une rencontre déroutante, toutefois, car des deux guitares historiques jouées tour à tour par Antonin Vercellino (l’une signée Nicolas Vissenaire, l’autre Jean-Baptiste Grobert, sœur jumelle de celle qui appartint à Berlioz et se trouve aujourd’hui au Musée de la musique de la Philharmonie de Paris), on ne peut goûter la couleur que dans un espace intime, celui d’un salon (par exemple dans la maison du compositeur devenue le Musée Hector-Berlioz) ; les pierres d’une église l’étouffe (heureusement, le microphone installé devant les instruments n’avait pas été branché !). Il faut par ailleurs, pour interpréter au mieux ces pages fragiles, des voix assurées mais délicates et non pas des chanteuses qui prennent un ton déclamatoire et maniéré, comme c’est le cas hélas d’Anne-Sophie Duprels, qui parfois se croit dans un mauvais opéra de Puccini ; Céline Laly a plus de finesse et plus de style, plus d’espièglerie aussi. Dans l’arrangement pour deux voix et guitare de La Mort d’Ophélie signé Antonin Vercellino, le contraste entre les deux chanteuses devient plus cruel encore.
Le 29 août, rendez-vous au Prieuré de Marnans pour la suite d’un programme donné en grande partie l’an dernier par le Chœur Spirito et son excellent chef Thibaut Louppe. Au programme, des œuvres plus ou moins connues de Berlioz (Ballet des ombres, Tantum ergo...), des arrangements faits par Berlioz d’œuvres de Bortniansky et Couperin, mais aussi un Nocturne extrait de l’opéra Les Francs-Juges et un fragment d’Érigone, œuvre en grande partie perdue de Berlioz, chanté par huit voix de femme énergiques en première mondiale, sauf information contraire. Le tout entrecoupé de pages de plain-chant qui, ajoutées à l’habile mise en espace du chœur, donne à ce concert une belle allure, n’était la sonorité peu adaptée du piano joué par Benjamin d’Anfray.
Le festival et après
Il s’agissait là de la dernière édition du Festival Berlioz sous la houlette de Bruno Messina, nommé directeur des Chorégies d’Orange. Dès 2009, Bruno Messina est parvenu à hausser le festival, qui tendait à végéter, à un degré de qualité remarquable. En réussissant à convaincre élus et mécènes, en réussissant à inviter la crème des chefs d’orchestre berlioziens (Roger Norrington, John Eliot Gardiner, John Nelson, Charles Dutoit), même si certains ont parfois déçu (Valery Gergiev), en confiant à François-Xavier Roth un orchestre de jeunes instrumentistes entraînés par des musiciens de l’orchestre Les Siècles, il a donné un lustre à un rendez-vous qui, ces deux ou trois dernières années, en raison de la situation économique et de la disparition ou de la mise à l’index d’interprètes de haut rang, s’est légèrement terni.
On pourra ne pas être d’accord avec certaines initiatives : est-il vraiment bien venu par exemple, sous prétexte d’attirer un nouveau public, de projeter des images pendant les concerts du soir (des vues de Prague pendant une symphonie de Dvořák, un paysage de campagne avec tout à coup des éclairs pendant la « Scène aux champs » de la Fantastique…), comme si la musique devait obligatoirement figurer quelque chose ? Et puis, il y a cette sympathique taverne, après les concerts du soir, où l’on peut boire un verre et retrouver les artistes, mais qui est polluée par des musiciens amplifiés, qu’il faut supporter sans une seconde de répit après avoir atteint les hauteurs en compagnie d’un Requiem ou d’une Damnation. Mais ce sont d’excellents musiciens, dira-t-on. Raison de plus pour les écouter dans de bonnes conditions et non pas de les supporter en bruit de fond.
Au bout du compte, et même s’il s’est parfois dispersé en programmant des œuvres très éloignées de l’univers de Berlioz, le Festival Berlioz, au fil de dix-huit années (le covid ayant eu raison de l’édition 2020), nous a laissé de grands souvenirs. Le nouveau directeur, s’il existe toujours à l’avenir un festival consacré à Berlioz à La Côte-Saint-André, pourra difficilement faire mieux.
* On apprend ainsi que George Sand prévoyait (souhaitait ?) que les œuvres de Chopin seraient orchestrées par d’autres compositeurs, ce qui, selon elle, aurait encore ajouté à leur beauté !
** Il existe un enregistrement de ces romances dû à Magali Simard-Galdès (soprano), Antonio Figueroa (ténor) et David Jacques (guitare Jean-Joseph Coffe de 1829). 1 CD Atma Classique ACD2 2800.
Illustrations : le Chœur Spirito au Prieuré de Marnans, le Trio George Sand, Antonin Vercellino (photos Festival Berlioz/Bruno Moussier)
Festival Berlioz, La Côte-Saint-André, 25, 26, 27 et 28 août 2026.
Comme chaque année, une exposition accompagne le festival. Intitulée « Hector prend les eaux ! entre thermalisme et divertissements », elle nous emmène à Plombières, à Bade, mais aussi à Aix-les-Bains, à Vichy, etc. Elle restera visible, toujours au Musée Hector-Berlioz, jusqu’au 31 décembre.



