Zaïde d’après Mozart jusqu’au 12 septembre

Zaïde, la musique de lumière

D’un opéra inachevé de Mozart, Raphaël Pichon fait un spectacle d’une grande beauté avant tout musicale.

Zaïde, la musique de lumière

POUR DIFFÉRENTES RAISONS, notamment la composition de l’opéra Idoménée, que lui a commandé la cour de Munich, Mozart a dû abandonner en cours de route Zaïde, ouvrage qui promettait pourtant beaucoup : il s’agissait d’un singspiel, c’est-à-dire d’un opéra mêlé de dialogues, composé sur un livret en allemand ; et d’une œuvre exaltant ce qu’on appelle communément les valeurs des Lumières, en premier lieu la liberté. Plus tard, avec L’Enlèvement au sérail et La Flûte enchantée, le compositeur reviendra au genre du singspiel et à la célébration de la fraternité, de l’amour et de la liberté, mais les fragments de Zaïde resteront dans ses tiroirs.

Frustré par ce destin avorté, Raphaël Pichon a voulu sauver les pages qui nous restent de Zaïde, et a imaginé une trame permettant de les inscrire dans une continuité dramatique. Il s’est inspiré d’une pièce de Wajdi Mouawad*, Incendies, qui est ensuite devenue un film, et a confié à Mouawad lui-même la rédaction de dialogues concis, qui parfois se superposent à la musique, selon le procédé du mélodrame. D’où ce spectacle intitulé Zaïde ou le chemin de lumière, qui reprend aussi pour partie l’enjeu de L’Enlèvement au sérail et, d’une certaine manière, celui de Fidelio de Beethoven. L’histoire met en scène la jeune Persada qui part sur les traces de sa mère en interrogeant un vieux gardien de prison, Allazim. Celui-ci lui révèle que sa mère, Zaïde, surnommée « la femme qui chante » aimait un autre prisonnier, Gomatz, et que les deux amants furent condamnés à mort par le cruel Soliman, qui finit toutefois par sauver Persada, fruit de leur amour.

Tout pour la musique

Pour donner corps musicalement à cette intrigue on ne peut plus tragique (alors que l’Enlèvement et la Flûte comportent des scènes comiques), Raphaël Pichon a choisi d’ajouter à la musique de Zaïde (dont le sublime air « Ruhe sanft, mein holdes Leben » et le furieux « Tiger ! wetze nur die Klauen », tous deux chantés par le rôle-titre) des extraits d’autres œuvres de Mozart, notamment sept pages de l’oratorio Davide penitente, qui lui-même puise dans la prodigieuse Grande Messe en ut mineur. L’ensemble étant précédé et suivi par l’immatériel Adagio pour harmonica de verre K 356.

Toute cette musique est d’une grande beauté, ce qui n’étonnera pas, et elle est ici interprétée avec le feu, la précision et la sensibilité auxquels nous ont habitués Raphaël Pichon et les membres (chœur et orchestre) de son ensemble Pygmalion ; la juxtaposition de la langue allemande et de la langue italienne se fait par ailleurs avec bonheur. Ce Chemin de lumière reste malgré tout un pasticcio, tantôt opéra, tantôt oratorio, dont le ressort dramatique paraît à la longue artificiel et un peu trop uniformément grave.

Sous la verrière

Comme on peut l’imaginer, le spectacle a pour héroïne Sabine Devieilhe, qui prête sa voix à Zaïde et à laquelle la musique fait la part belle. Nous n’insisterons pas ici sur son engagement scénique et sa présence vocale, qui font une fois de plus merveille. On aimerait que Xenia Puskarz Thomas puisse chanter davantage, elle qui, avec un timbre assez corsé de mezzo et une belle personnalité théâtrale, interprète le rôle trop bref de Persada, la fille de Zaïde. Matthew Swensen chante le méchant Soliman, Hugo Brady le tendre Gomatz, Johannes Martin Kränzle (annoncé souffrant) le solide Allazim.

Détail qui n’en est pas un : l’Opéra-Comique étant fermé cette saison pour travaux, ce spectacle est donné sous la très belle verrière du lycée Carnot, soutenue par une charpente métallique dessinée par Gustave Eiffel, sept cents spectateurs étant installés sur des gradins. Il ne faut pas s’attendre là, évidemment, à une acoustique de théâtre ou de salle de concert, mais grâce notamment à l’installation de panneaux acoustiques, l’orchestre n’y est pas trahi, les voix non plus, et cette Zaïde se fait entendre dans d’excellentes conditions, avec une mise en scène réduite à l’essentiel mais efficace : l’orchestre est sur scène, côté jardin, le chœur évolue (très bien) sur le reste du plateau, les solistes peuvent entrer et sortir par une porte située à l’arrière, Soliman chantant au départ sur une passerelle. Il n’est pas dit qu’on ait pu mieux apprécier le spectacle lorsqu’il fut une première fois représenté dans la Felsenreitschule, lors de l’édition 2025 du Festival de Salzbourg.

* Dont on a pu voir la saisissante Iphigénie en Tauride à la salle Favart.

Illustration : photo Stefan Brion (dr)

D’après Mozart : Zaïde. Avec Sabine Devieilhe (Zaïde), Johannes Martin Kränzle (Allazim), Xenia Puskarz Thomas (Persada), Hugo Brady (Gomatz), Matthew Swensen (Soliman), Ambre Duband et Gennaro Andrea Lauro (danseurs) ; Chœur et Orchestre Pygmalion, dir. Raphaël Pichon. Cour du lycée Carnot, 11 septembre 2026. Prochaine et dernière représentation : le 12 septembre.
Cette Zaïde sera diffusée le samedi 31 octobre à 20h sur France Musique.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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