La Dixième Symphonie de Mahler à la Philharmonie de Paris le 2 novembre
Mahler-Gatti, au-delà de l’inachèvement
Voici venir le splendide Orchestre de la Staatskapelle de Dresde et une mémoire sonore qui repose sur cinq siècles de pratique musicale.
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- 3 novembre
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LES SYMPHONIES DE MAHLER FONT PARTIE depuis quelques décennies de l’ordinaire des programmes des concerts, même si la complexité et la durée de ces partitions sont parfois l’objet de quelques malentendus. Au sein de ce massif musical, toutefois, une partition est toujours abordée avec mille et une précautions : la Dixième Symphonie, que Mahler a laissée inachevée, en 1911, alors qu’il était en pleine force créatrice. On a tort en effet de voir et d’entendre dans ses dernières partitions (Le Chant de la terre, la Neuvième Symphonie, les fragments de la Dixième) le testament d’un compositeur au bord de la tombe. En 1911, Mahler sortait d’une période difficile, mais son avenir à New York était ouvert, il n’avait que cinquante ans, et c’est un malaise brutal survenu le 24 février de cette année-là, signal d’une endocardite bactérienne, qui lui fut fatal. Les antibiotiques, aujourd’hui, l’auraient soigné : on connaît un célèbre mahlérien, souffrant du même mal, ayant pratiqué la plongée sous-marine jusqu’à un âge avancé.
Mahler n’a pas entendu son Chant de la terre ni sa Neuvième Symphonie, qui furent créés à titre posthume sous la direction de Bruno Walter. Quant à sa Dixième, les deux mouvements achevés (le premier et le troisième) furent joués à Vienne, grâce à la mise au net effectuée par Berg et Křenek, le 12 octobre 1924. Personne ne se risqua ensuite à tenter d’achever les trois autres mouvements à partir des esquisses laissées par Mahler, jusqu’à ce que le musicologue anglais Deryck Cooke (1919-1976), en 1960, travaille sur ces esquisses afin de proposer une version exécutable au concert de la partition entière. Chose qui sera faite au Royal Albert Hall de Londres, sous la direction de Berthold Goldschmitt, le 13 août 1964, soit quatre mois avant le décès d’Alma Mahler, la veuve du compositeur. Après quoi Deryck Cooke continuera de réviser son travail jusqu’à sa propre mort.
L’éternelle question de l’achèvement
Fallait-il achever la Dixième de Mahler – et le Requiem de Mozart, et plus tard Turandot de Puccini, Lulu de Berg, Atlantida de Falla ? Faut-il s’emparer de ce que le destin a choisi de laisser en suspens ? À ces questions sans réponse on ajoutera ces phrases de Schönberg : « Il semble qu’il ne soit pas possible d’aller au-delà d’une Neuvième : celui qui s’y essaie doit quitter ce bas-monde. C’est comme si chaque Dixième Symphonie devait nous dispenser un message qu’il nous est interdit de recevoir, parce que nous ne sommes pas encore prêts. Ceux qui écrivent une Neuvième Symphonie se trouvent déjà trop près de l’Au-delà. [...] Peut-être les énigmes de ce monde seraient-elles résolues si l’un de ceux qui savent pouvait écrire une Dixième Symphonie, mais probablement cela ne doit pas être. »
On notera que Deryck Cooke n’était pas compositeur, contrairement à Alfano et Berio qui ont proposé leur conclusion de Turandot, contrairement à Friedrich Cerha et Eberhard Kloke qui ont achevé à leur manière Lulu. Il faudrait avoir sous les yeux l’état qui était celui de la partition de la Dixième Symphonie quand Mahler est mort, pour se rendre compte du travail (humble ? arbitraire ?) de Cooke. Car la Dixième, telle que vient de l’interpréter l’Orchestre de la Staatskapelle de Dresde, a tout d’une vaste partition aboutie dans le détail (les choix d’orchestration, les ruptures dynamiques, les stupéfiantes dissonances, l’enchevêtrement des thèmes), que ce soit dans le Purgatorio (troisième mouvement) d’une saisissante densité ou dans le second scherzo (quatrième mouvement) aux couleurs acides particulièrement éloquentes, l’un achevé par Mahler, l’autre complété par Cooke (dans le double sens, anglais et français, du mot). On sait aussi que l’Adagio initial et le Purgatorio, même achevés, auraient sans doute été modifiés par le compositeur lui-même et ne diront jamais leur dernier mot.
Le retour de Fafner
Oublions pour l’instant ce débat sans fin pour nous concentrer sur le concert que nous a offert la Staatskapelle de Dresde sous la direction de Daniele Gatti. Un concert magistral, fruit notamment d’une culture d’orchestre qui remonte à 1548, quand Maurice de Saxe eut l’idée de fonder un orchestre (mot anachronique) qui n’a bien sûr cessé de s’étoffer depuis lors. Weber, Wagner et Richard Strauss ont dirigé cette Staatskapelle avec fruit, Berlioz en a éprouvé les qualités en 1843 et 1854. Daniele Gatti, chef principal depuis la saison 2024-2025, sait de toute évidence en exalter les vertus, notamment cet admirable pupitre de cordes (les violons I sont ici face aux violons II) qui permet, grâce à la phrase confiée aux altos seuls au tout début de la symphonie, que la musique prenne son ineffable essor. On goûte parmi les bois la rondeur du basson solo (ou plutôt du fagott), les couleurs crues des clarinettes, mais les orchestres de Radio France ont dans leurs rangs, à cet égard, des instrumentistes dont le son et le phrasé, restent inimitables. Comparaison, bien sûr, n’est pas raison, et la couleur d’une formation orchestrale, on le sait, est fonction de la salle dans laquelle elle répète et se produit.
Il reste que cette interprétation de la Dixième Symphonie, par sa tension et son relief, est un grand moment, aboutissement d’une longue réflexion de la part de Daniele Gatti sur ce répertoire (on se souvient de son intégrale des symphonies de Mahler au Châtelet, avec l’Orchestre national de France, de 2009 à 2011). La justesse des tempos, l’ampleur de la dynamique, la manière dont chacun des pupitres respire et dialogue avec les autres, tout concourt à nous faire entendre ce qu’il y a de douloureux dans cette musique qui restera sans descendance, sauf peut-être à écouter du côté de Berg et de Chostakovitch. L’inspiration de Mahler était trop neuve, trop personnelle surtout, pour qu’elle pût faire école. S’il fallait citer un exemple, on évoquerait cette transition inouïe qui va du quatrième au dernier mouvement et qui, scandée par d’implacables coups de grosse caisse, fait entendre un tuba fafnérien, deux contrebassons, une harpe, des contrebasses, des cors, le tout malmené, disloqué, archaïque, jusqu’à ce que naisse le chant d’une flûte qui fait de nouveau s’envoler la musique et rutiler l’or sonore de la Staatskapelle.
Illustrations : Daniele Gatti et les musiciens de la Staatskapelle de Dresde (photo dr). Mahler montrant l’exemple, dessin d’Arpad Schmidhammer (dr).
Mahler : Symphonie n° 10 (achevée par Deryck Cooke). Sächsische Staatskapelle Dresden, dir. Daniele Gatti. Philharmonie de Paris, 2 novembre 2026.



