Du 16 au 29 mars 19h, samedi 17h, dimanche 15h, à La Coupole, au Théâtre de la Ville - Sarah Bernhardt (TDV).
Un Homme sans titre, d’après le roman de Xavier Le Clerc, mise en scène et scénographie Jean-Louis Martinelli. Avec Mounir Margoum.
Le pouvoir de la parole à redonner leur dignité aux anonymes de l’Histoire.

Il est malaisé de se construire quand on est le fils d’un homme sans titre - sans celui de propriété ni de citoyenneté, si ce n’est celui de transport ou de résidence, et surtout d’ouvrier de la Société Nationale de Métallurgie, une carte-diplôme de travailleur, une fierté… « Tu as figuré sur l’interminable liste des hommes à broyer au travail, comme tant d’autres avant toi à malaxer dans les tranchées. », écrit le fils, Xavier Le Clerc, à son père.
Un Homme sans titre est une adresse au père, à celui qui s’est « déraciné pour que ses enfants s’enracinent ». Mohand-Saïd, le père, a grandi dans un gourbi sans eau courante ni électricité, à Bouhamza, village du Constantinois, entre Béjaïa et Tizi Ouzou, ne mangeant qu’un jour sur trois et n’allant pas à l’école.
En 1971, ce même Mohand-Saïd Aït-Taleb, ouvrier algérien, retourne dans sa Kabylie et épouse Ouardia. Celui qui s’appelle aujourd’hui Xavier Le Clerc naît huit ans plus tard en Normandie : un itinéraire paternel, un siècle de l’histoire française de l’immigration officie, de la colonisation à l’exil de la misère dans ce coin reculé de Kabylie où « les enfants en loques disputaient aux chiens les poubelles », ainsi l’écrivait Albert Camus en 1939.
Soit l’histoire d’un fils qui parle à la première personne de cet héritage et d’un chemin d’émancipation. Adaptant pour la scène le roman éponyme de Xavier Le Clerc, Jean-Louis Martinelli confie à Mounir Margoum le récit de cette histoire familiale, intime et universelle. Seul, le comédien en scène restitue avec justesse ce récit franc et sensible, hommage à ces hommes « sans titre » invisibles qui ont reconstruit la France d’après-guerre.
A travers ce récit intime et bouleversant, long monologue intérieur, « œuvre d’émancipation, oeuvre apaisée », s’impose la violence de l’exil amer, du déracinement. Se dessine le portrait d’un enfant tiraillé entre deux cultures, deux pays, dans cette cité HLM, entouré de ses copains dans l’insouciance enfantine alors qu’il pense ne vivre ni en France ni en Algérie, mais dans la seule violence familiale. L’enfant se construit patiemment contre tous les déterminismes familiaux et sociaux et s’émancipe par la lecture dans la bibliothèque municipale.
Le texte est « un texte de réconciliation qui relie un parcours de vie à l’Histoire, à cet im-pensé de la guerre d’Algérie. Inspiré par Misère en Kabylie de Camus (Alger républicain, 1939), il se confie, lui, garçon né Hamid Aït-Taleb, qui décide de changer son nom ».
Le 5 juillet 1962 sonne l’heure de l’Algérie Indépendante, fin d’un monde de cent-trente ans, rêve de terre promise avec sa misère et son exploitation car face au chômage massif du pays, les jeunes sont la proie des recruteurs pour un contrat de travail dévolu à la chaîne, la soudure, le terrassement, l’aciérie, la voirie, la collecte des ordures ménagères, la manœuvre dans le bâtiment. A vingt-cinq ans, le père quitte son village pour la France et cinq ans dans la construction et les câblages de 1963 à 1968. En 1968, à 31 ans, il rejoint la SMN : la Société Métallurgique de Normandie. A 34 ans, il se marie à Bouhamza.
« On vivait dans une baraque, située sur un terrain vague de Mondeville dans le Calvados, une baraque faite de cloisons de carton bouilli et d’un toit plat bitumé ». Le père a une hantise, la peur du lendemain, le manque, se livrant à des crises de violence, à la maltraitance des proches, et se calmant, perdu dans le silence. On le prend pour un fou : « Et d’ailleurs, sans la rage que tu m’as léguée, je n’aurais jamais rien écrit. Non, ce qui m’a induit en erreur, ce ne sont pas tes emportements mais ton silence. À vrai dire, cela m’était moins douloureux que d’admettre que nous avions en commun, durant toutes ces années, une profonde solitude », écrit son fils commentant l’épreuve fondatrice.
On pense au roman de Claire Etcherelli, Elise ou la vraie vie (1967), dont Michel Drach fit un film (1970), sur la condition ouvrière, la situation des immigrés et la question algérienne. Et le spectacle Entretien avec M. Saïd Hammadi, ouvrier algérien de Tahar Ben Jelloun dans la mise en scène d’Antoine Vitez (1982), avec Jean-Marie Wenling au Théâtre National de Chaillot, évoquait ces situations amères d’arrachement au pays, d’exil et d’exploitation dans le pays d’accueil.
On salue plus de quarante ans plus tard et dans des tensions encore accrues Un Homme sans titre, cette lettre au père jamais lue à l’intéressé saisie au vol par Jean-Louis Martinelli, entre révélations douloureuses et quête d’apaisement que la parole de Mounir Margoum fait sienne, à la fois dans la sobriété, la réserve, la retenue mais aussi dans sa vérité crue.
Un Homme sans titre, texte d’après Un homme sans titre de Xavier Le Clerc (édit. Gallimard), adaptation Jean-Louis Martinelli, Mounir Margoum, mise en scène et scénographie Jean-Louis Martinelli, lumières Jean-Marc Skatchko, musiques Joan Cambon. Avec Mounir Margoum. Du 16 au 29 mars 19h, samedi 17h, dimanche 15h, à La Coupole, au Théâtre de la Ville - Sarah Bernhardt (TDV).
Crédit photo : Pascal Gély



