Montreuil, Nouveau théâtre de Montreuil jusqu’au 10 mai puis à Marseille
Yakich et Poupatchée de Hanokh Levin
Un conte cruel

Hanokh Levin, écrivain israélien, décédé prématurément d’un cancer à 55 ans en 1999, est de plus en souvent monté en France et c’est tant mieux. Son œuvre prolifique mélange les genres les plus divers ; ses pièces sont d’ailleurs réparties en différentes catégories : comédies crues, grinçantes, pièces politiques, mythologiques, mortelles, et cabarets satiriques. Engagé contre la politique de son pays, opposé à l’occupation des territoires, malgré quelques périodes de censure, il a réussi à se faire entendre et jouer en Israël où il a lui-même mis en scène nombre de ses pièces. Dramaturge très doué à la plume vive et précise, Levin est capable de ce tour de force de maîtriser totalement un sujet pour le moins périlleux comme celui de cette pièce qui appartient à la catégorie des comédies crues.
"Un conte moche"
Comment trouver un conjoint quand on est jeune, pauvre et surtout laid ? Yakich et Poupatchée sont non seulement chacun affligés d’un physique peu avantageux mais aussi d’une famille désolante, étouffante et ignorante. Poupatchée pleure sur son sort et rêve de celui qui saura déceler sa beauté intérieur sans s’arrêter aux apparences trompeuses ; mais Yakich a beau vouloir se marier (enfin c’est surtout sa mère qui le voudrait) il n’arrive pas à s’emballer pour ce laideron. Finalement convaincu de se marier, les noces arrivent et la nuit de noces, autant dire le début de ses ennuis. En effet, le pauvre garçon est dans l’incapacité physique d’honorer sa femme qui bouillonne d’impatience et s’insurge fugitivement contre l’oppression familiale (thème cher à Levin) : « Vous n’avez rien de mieux à faire que de me regarder ? Vous n’avez jamais vu un échec ? Des témoins, toujours des témoins ! Dès qu’il y a un échec, il y a un témoin ! (Un homme chie dans son froc sur la lune – Hop tu peux être sûr de voir débarquer un photographe ! ) A croire que chacun de nous n’a été créé que pour servir de témoin à l’humiliation de son prochain. » Dès lors, les deux familles qui n’ont jamais cessé de se mêler de tout, s’emploient à encourager le jeune homme avec les moyens les plus insensés et entraînent le couple dans une folle équipée pour venir à bout de ce désir qui se laisse désirer. La pièce est construite sur cette quête triviale : comment faire bander ce p’tit gars. Evidemment le sujet provocateur porte un propos très grave ; mais on peut faire confiance à Levin pour sonder l’âme humaine sur le mode de la blague. Hanock Levin est pire que Woody Allen, il ne voit aucune issue au désespoir de notre condition depuis qu’on a quitté le paradis perdu de l’enfance. Et c’est joyeusement qu’il constate l’enfer avec lequel nous n’avons pas d’autres choix que de nous en débrouiller. Avec cette pièce il explose les limites de la décence, transgressant tous les tabous et clouant au pilori du rire nos méchants préjugés et notre morale hypocrite.
Une mise en scène inventive
Frédéric Bélier-Garcia – familier de l’univers de Levin qu’il a déjà mis en scène avec la complicité de la scénographe très inspirée Sophie Pérez – n’a pas manqué d’audace en s’attaquant à cette farce grotesque et tragique qu’il traite sans l’ombre d’une vulgarité et même avec une certaine élégance. Les personnages sont dotés d’une ambiguïté complexe dans le sens où on se retrouve en eux et en même temps ils n’ont aucune réalité, aucune épaisseur psychologique. La mise en scène résout cette difficulté en jouant le mélange des genres et les références multiples. On est à la fois dans un cabaret avec les chansons et les adresses au public et surtout le personnage du marieur Lifestock qui manipule tout le monde sur le mode du bonimenteur et du meneur de revue ; d’une scène à l’autre, on bascule dans un conte grotesque avec la princesse Gazzella-Mozzarella et son château Walt Disney. Le décor est résolument kitch avec un monumental rideau de scène doté de lourdes pampilles rouges qui font office accessoirement d’instrument de musique pour une évocation décalée de La messe pour le temps présent. Les musiques brassent le symphonique, l’électronique et les mélodies de dessins animés, le cha cha cha et les chansons façon songs. Les idées pullulent jamais gratuites comme les références cinématographiques ou picturales : la prostituée Poutissima est proprement fellinienne, la robe de mariée évoque les tableaux de Frida Kalho, un choix fort quand on sait qu’elle-même a souffert dans son corps ; les costumes de Corinne Petitpierre et Sophie Perez sont plus épatants les uns que les autres. La mise en scène, qui fourmillent de trouvailles, puise sa force dans une véritable intelligence de l’esprit du texte. Les acteurs ont trouvé le tempo et l’énergie nécessaires. Les tribulations de cette bande de ratés rappellent les voyages de Candide. Le spectacle est « un conte moche » comme le dit Bélier-Garcia mais très philosophique, Voltaire versus Desproges : « papa, maman, j’ai enfin grandi, je suis désespéré », déclare le touchant Yakich dans une prise de conscience libératrice. Tout ici est juste, réussi, tendre et absolument réjouissant.
Yakich et Poupatchée de Hanokh Levin, mise en scène Frédéric Bélier-Garcia, traduction Laurence Sendrowicz, scénographie Sophie Perez assistée de Xavier Boussiron, costumes Corinne Petitpierre et Sophie Perez, lumières Jean-Luc Chanonat, musique Bernard Valléry, chansons Reinhardt Wagner.Avec Evelyne El Garby Klai, Denis Fouquereau, Jan Hammenecker, Ophélia Kolb, Alexis Lameda Waksman, Ged Marlon, David Migeot, Christine Pignet, Afra Waldhör.
Au Nouveau théâtre de Montreuil jusqu’au 10 mai (tel : 01 48 70 48 90) puis au théâtre de la Criée à Marseille du 19 au 21 mai.
Texte paru aux Editions Théâtrales, tome 5 du théâtre choisi de Hanoch Levin.
photo Stéphane Tasse





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