Lucie de Lammermoor de Donizetti à l’Opéra-Comique jusqu’au 10 mai

Lucie, c’est-à-dire lumière

L’histoire de Lucie, plus encore que celle de Lucia, est celle d’une âme égarée au pays des rustres. La radieuse Sabine Devieilhe nous en donne la preuve d’une manière éblouissante.

Lucie, c'est-à-dire lumière

IL Y A LUCIA DI LAMERMOOR, peut-être l’opéra le plus célèbre de Donizetti, créé le 26 septembre 1835 à Naples, repris deux ans plus tard au Théâtre-Italien de Paris. Et il y a Lucie de Lamermoor, qui a vu le jour le 6 août 1839, en français, au Théâtre de la Renaissance. Entre les deux versions, le personnage d’Alisa a disparu, des récitatifs se sont étoffés, l’air « Regnava nel silencio » a été remplacé par la cavatine « Que n’avons-nous des ailes », et la tessiture du rôle-titre a été haussée d’un ton (notion qu’il faut relativiser si l’on se penche sur les aléas du diapason à travers les lieux et les époques). Étrangement, ce n’est qu’en 1995, dans la mise en scène d’Andrei Serban, que Lucia a fait son entrée à l’Opéra de Paris ; on ne jouait auparavant que la version française, que l’Opéra de Lyon avait déjà remise à l’honneur en 2002 avec Natalie Dessay et Patrizia Ciofi, un enregistrement venant couronner le tout (Virgin), et que l’Opéra-Comique vient de reprendre.

Oublions le livret d’Alphonse Royer et Gustave Vaëz, pâle adaptation du texte sommaire mais efficace de Salvatore Cammarano, et goûtons la musique souvent inspirée de Donizetti, que Speranza Scappucci nous offre ici avec la fièvre et le soin dans les nuances qui s’imposent, à la tête d’un Insula Orchestra aux fort belles couleurs (la flûte légèrement voilée, le cor), malgré quelques pupitres moins charmeurs (le hautbois). Goûtons le Chœur accentus, très à l’aise sur la scène, et prêt à dévorer la malheureuse Lucie. Car une fois privée de sa suivante Alisa, et même encombrée d’un personnage muet joué par Élise Maître, dont on ne sait trop ce qu’il fait là sinon nous rappeler épisodiquement que les femmes sont victimes des hommes, Lucie est bien seule. Seule face à son frère, au fiancé qu’elle aime, à celui qu’on lui impose, au confident qui la trahit, à un homme d’église austère. Seule aussi, vocalement. Car Sabine Devieilhe est ici une Lucie à ce point exceptionnelle qu’elle paraît venue d’un autre monde.

Le timbre de la chanteuse s’est corsé au fil des saisons, sans pour autant mettre en danger les aigus, lesquels sonnent parfois comme des cris d’épouvante (son « Adieu » à Edgard, à la toute fin de l’acte I). Sabine Devielhe joue avec toutes les ressources de son timbre, maintenant très affirmé, murmure, chante avec une éloquence éperdue, ne crie jamais, exprime toute la détresse de son personnage (sa manière de dire comme dans un cauchemar, au III, « voici le prêtre ») sans elle-même souffrir, tant sa prestation paraît maîtrisée, mûrie, accomplie de bout en bout. Et quelle présence scénique !

Si seule, Lucie !

Autour d’elle, on chante fort, on souligne les effets. Étienne Dupuis (Henri, le frère de Lucie, qui veut la marier de force pour recouvrer rang et fortune) s’agite dès la première scène et ne quitte jamais le registre de l’autorité brutalement revendiquée. Léo Vermot-Desroches (Edgar, celui qu’aime Lucie) est tout aussi soucieux d’éclat et de volume, mais tout aussi peu nuancé ; on aimerait des couleurs amoureuses, des aigus ineffables, on a du son. Bien plus convaincant est le fourbe Gilbert de Yoann Le Lan, voix de ténor équivoque, allure de traître, l’une des belles découvertes de la soirée. Edwin Crossley-Mercer a la gravité qui convient aux hommes d’église, et Sahy Ratia réussit à convaincre dans le rôle bref et ingrat d’Arthur, celui que Lucie n’aime pas et finira par poignarder.

La mise en scène d’Evgeny Titov, située dans un appartement étouffant, nous fait grâce des lavabos, des vidéos et des personnages habillés en marcel, mais ne peut pas éviter d’autres poncifs (la jeune fille muette qu’on a citée, les gestes câlins de Gilbert à l’endroit d’Henri, le maître d’hôtel du repas de noces avec un gros nez rouge) juxtaposés à deux ou trois bonnes idées (Henri serrant contre lui un oreiller comme un gamin faisant un caprice, ou le corps sanglant d’Arthur accroché au mur comme un trophée). Au moins le spectacle ne va-t-il pas contre la musique, à défaut d’avoir été travaillé dans le détail et de nous transporter.

Illustrations : photos Herwig Prammer/Opéra-Comique

Donizetti : Lucie de Lammermoor (version française). Avec Sabine Devieilhe (Lucie Ashton), Étienne Dupuis (Henri Ashton), Léo Vermot-Desroches (Edgar Ravenswood), Edwin Crossley-Mercer (Raymond Bidebent), Sahy Ratia (Lord Arthur Bucklaw), Yoann Le Lan (Gilbert), Élise Maître (Elisa). Mise en scène : Evgeny Titov ; décors : Lizzie Clachan ; costumes : Emma Ryott ; lumières : Fabiana Piccioli. Chœur accentus, Insula Orchestra, dir. Speranza Scappucci. Paris, Opéra-Comique, 4 mai 2026.
Représentations suivantes : 6, 8, 10 mai.
Cette Lucie de Lammermoor sera diffusée le samedi 30 mai à 20h sur France Musique.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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