Zoé [et maintenant les vivants]
On est des kintsugi
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Comment raconter le deuil, la perte d’un être cher ? Une épreuve terrible pour tous mais encore davantage pour des enfants. Sacha et Nola, tous deux adolescents, ont perdu leur mère brutalement, alors que rien ne présageait cette issue fatale survenue lors d’une hospitalisation pour un mal bénin.
Théo Askolovitch avait rencontré un succès certain avec 66 jours où il racontait la traversée de sa maladie. Le récit autobiographique est un exercice périlleux. Difficile d’éviter le pathos et de trouver le chemin pour élever l’intime au rang de l’universel, alléger le tragique par une blague. Théo Askolovitch a ce talent et il le confirme avec cette nouvelle proposition.
Dix ans ont passé depuis la disparition de Zoé. Le père et les enfants se souviennent et se disputent car chacun a reconstruit l’histoire à sa manière, comme il en va toujours ainsi avec la mémoire. Le moment du décès de Zoé, l’enterrement, les rites funéraires, les interrogations sur la tradition, la douleur, l’impossible réalité, l’absence et le manque insurmontables, et puis la vie qui peu à peu s’infiltre dans le chagrin pour reprendre le dessus et apprendre à vivre avec. Dans cette famille ça ne tourne pas toujours rond, les tensions sont perceptibles mais les liens d’affection sont solides par-delà les dissensions. La vie continue, reconfigurée avec une nouvelle donne ; l’humour que manie fort bien l’auteur en est une des expressions, une arme contre le malheur.
Le spectacle est comme un puzzle dont les morceaux s’assemblent progressivement. Un écran blanc en fond de scène se prolonge jusque sur le plateau. On y projette des images et des mots, la liste des règles rituelles à respecter, des phrases que la mère prononçait souvent. Le travail sur le son est soigné, avec des séquences sonorisées façon cinéma. Marilou Aussilloux qui a un charmant brin de voix chante quelques couplets d’« Il n’y a pas d’amour heureux », le poème d’Aragon mis en musique par Georges Brassens et repris ici par Françoise Hardy : « mon bel amour, mon cher amour, ma déchirure, je te porte dans moi comme un oiseau blessé. »
Il se dégage une belle complicité entre les trois comédiens. Marilou Aussilloux fait corps avec Nola, elle est d’une présence aussi naturelle que lumineuse. Serge Avédikian est très touchant dans le rôle du père, toujours un peu à côté malgré ses efforts pour être à la hauteur des situations qui lui échappent. Dans une très jolie scène joyeusement mélancolique, seul sur le plateau, il danse avec sa Zoé, ou plutôt son souvenir de Zoé, sur un air de Gilberto Gil.
On craint parfois que le spectacle tire trop sur la corde sensible mais non, l’écueil à peine entrevu est évité par une rupture de rythme, un cut lumière. La mise en scène joue une carte audacieuse. Ce qui semble au début mal assuré, de guingois, comme une scène incertaine et maladroite de la « vraie » vie, finit par prendre de l’étoffe, se gonfler de vitalité et de tendresse au fur et à mesure que la brisure des cœurs se referme. Nola parle de « ces vases japonais tout cassés et reconstruits avec de l’or sur les fissures. On est des kintsugi ». Voilà, les endeuillés sont tous de futurs kintsugi et nous voilà touchés en plein coeur.
Le 9 décembre 2025, reprise de 66 jours, le précédent spectacle de Théo Askolovitch (voir article du 10-2-2022)
Zoé [et maintenant les vivants] texte et mise en scène Théo Askolovitch. Collaboration artistique, Marilou Aussilloux. Avec Théo Askolovitch, Marilou Aussilloux, Serge Avédikian. Assistant à la mise en scène, Flavien Beaudron. Son, Samuel Chabert. Lumières, Nicolas Bordes. Vidéo, Jules Bonnel, Robinson Guillermet. Costumes, Juliette Chambaud. A Paris, Théâtre de la Bastille, du 20 novembre au 5 décembre 2025. Durée : 1h10. A partir de 12 ans.
© Christophe Raynaud de Lage


