Robinson Crusoé à Nantes le 2 juin
Robinson, échoué dans l’enfer des villes
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- 5 juin
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- Opéra & Classique
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Il a fallu attendre quarante ans pour entendre de nouveau Robinson Crusoé en France. Opéra-comique oublié dans le flot des opéras-bouffes d’Offenbach, Robinson mérite pourtant le détour : orchestration nourrie, livret truculent, dramaturgie prenante. Il fallait pour le faire revivre une lecture contemporaine et un point de vue ; Laurent Pelly en propose avec réussite.
Si l’on ne quitte pas ce soir le Théâtre Graslin en fredonnant des thèmes connus, la partition d’Offenbach est riche d’airs et motifs variés et entraînants. L’histoire, revue pour Offenbach par Crémieux et Cormon à partir du roman de Daniel Defoe, présente un Robinson amoureux d’Edwige, qui satisfait son envie d’aventure et dont le bateau s’échoue sur une île peuplée de cannibales. La servante, Suzanne, et l’ami de Robinson, Toby, s’aiment. Accompagnés d’Edwige, inquiets de ne pas le voir revenir, ils se lancent à sa recherche, et échouent eux aussi – quelle chance ! – sur l’île où Robinson a rencontré son compère Vendredi. Menacés par des cannibales, ils profitent de l’arrivée d’un bateau pour repartir en Angleterre.
Des toiles de tente sous une forêt de gratte-ciels
S’il se trouve une vraie unité dans le récit dramatique, elle n’est pas visuelle, tant les tableaux se suivent sans se ressembler, dans des univers tranchés. Pour Laurent Pelly, Robinson trouve comme point de chute le bitume et non le sable : il s’échoue dans un campement de tentes surplombé d’une forêt de gratte-ciels (voir le reportage de Webtheatre dans l’atelier de décors d’Angers Nantes Opéra). L’échouement et l’isolement existent aussi dans l’enfer des villes… C’est au Théâtre des Champs-Elysées que ce parti-pris avait été montré en décembre, comme le relatait notre confrère Christian Wasselin dans son papier pour Webtheatre.
L’opéra s’ouvre dans le cocon familial, intérieur cossu et ordonné, matières ouatées, dominante de vert réconfortant, dont Michel Pastoureau avait analysé qu’il était la couleur de l’instabilité et du hasard… Symbolique annonciatrice du départ de Robinson, que l’on retrouve au deuxième acte, échoué urbain, aux allures de SDF : barbe longue, cheveux hirsutes et oripeaux sur le dos, à l’abri de buildings de verre et d’acier sous une frêle toile de tente. Le troisième acte se débride alors que les « sauvages » font leur apparition. On les découvre froids cannibales, découpant à la chaîne des morceaux de viande humaine dans des barquettes, sous la houlette d’un Jim Cocks reconverti en chef cuisinier sanguinolent, régalant ses geôliers. Le troisième acte se termine par une horde de sosies de Trump qui reluquent et se délectent d’une Edwige devenue la proie.
Elégance britannique et satire américaine
Les costumes – conçus par l’atelier d’Angers Nantes Opéra, voir notre reportage – soulignent ces contrastes. Les parents de Robinson, Suzanne, Edwige et Toby gardent, tout au long de l’opéra, leur costume propret, chic britannique, du premier acte : un haut à fleurs orange réhausse la jupe de tailleur grise d’Edwige à la coiffure impeccable façon Michèle Morgan. Un gilet de laine couvre la chemise blanche de Toby, alors qu’une robe de chambre vert sapin réchauffe le père de Robinson. Les cannibales sont tour à tour des employés d’abattoirs, logo McDonald’s inversé sur le torse, puis des personnages en perruque blonde, costume-cravate et lunettes de soleil, teint orange, caricature du pouvoir américain. Ce sont les membres du chœur d’Angers Nantes Opéra, autant mis en avant par la partition que par son engagement sur scène, qui prennent les traits de Donald Trump et poursuivent insatiablement leur proie rêvée, une Edwige langoureuse et indépendante.
Edwige, de courage et de caractère
Ce Robinson se trouve grandi d’une vraie direction d’acteurs : les scènes sont animées par des déplacements précis, des tableaux composés et du rythme ! Dans les parties dialoguées – Laurent Pelly en a confié l’adaptation à Agathe Mélinand – comme celles chantées, l’attention portée à la diction est manifeste. Tant mieux, on entend et on comprend, au détriment toutefois de la musicalité et de la ligne, notamment pour Robinson.
La prestation, très théâtrale, de Pierre Derhet est malgré cela de qualité : le ténor est pleinement impliqué, capable de jouer le Robinson successivement fougueux et aventureux, résigné et éploré. La voix, souvent de tête, est très claire, bien émise, et posée. On croit en ce Robinson ! En face de lui, Catherine Trottmann est une Edwige de caractère, amoureuse sincère et prisonnière courageuse. Laurent Pelly en en fait une femme libérée et résistante et glisse par son intermédiaire un vrai message politique. La prestation est vocalement aboutie grâce à une ligne de chant souple, des aigus précis et une ardeur tout à fait crédible.
Soulignons la bonne prestation de Mathilde Ortscheidt en Vendredi, hyperactif aux accents hispaniques, dont on goûte notamment les médiums chauds et les graves soutenus. On retrouve de Marc Scoffoni, artiste en résidence, ses facéties, son aisance scénique et son humour. En cuisinier pour cannibales, torse nu avec un simple tablier, il fait rire. Ses quelques apparitions vocales montrent une assurance et un ton à-propos.
Couple du soir, Toby par Kaëlig Boché et Suzanne par Apolline Raï-Westphal font des ingénus sincères et touchants. Elle montre une voix légère et des émotions sincères ; lui, fait un amant passionné, à la voix claire et posée. Les parents Crusoé, interprétés par Frédéric Caton et Julie Pasturaud livrent une prestation convaincante.
Il fallait aussi dans la fosse une direction qui donnât toute sa place aux chanteurs. C’est ce que réussit subtilement Guillaume Tourniaire, qui s’approprie avec nuances cette partition tantôt vive tantôt profonde.
Voilà une interprétation fraîche d’un conte ancien de la littérature, que l’opéra n’a jamais vraiment valorisé. Laurent Pelly et son équipe font un pari réussi, aidés dans leur entreprise par une distribution de qualité. On découvre, on rit, on apprécie !
Crédits photo : Romain Boulanger
Offenbach : Robinson Crusoé. Avec Pierre Derhet (Robinson), Catherine Trottmann (Edwige), Mathilde Ortscheidt (Vendredi), Frédéric Caton (Sir William Crusoé), Kaëlig Boché (Toby), Marc Scoffoni (Jim Cocks), Apolline Raï-Westphal (Suzanne), Julie Pasturaud (Deborah), Olivier Naveau (Atkins). Laurent Pelly (mise en scène, costumes), Agathe Mélinand (adaptation des dialogues, dramaturgie), Chantal Thomas (scénographie), Michel Le Borgne (lumières). Chœur d’Angers Nantes Opéra (dir. Xavier Ribes) ; Orchestre national des Pays de la Loire, dir. Guillaume Tourniaire. Nantes, Théâtre Graslin, le mardi 2 juin 2026.






