Dans les coulisses de l’Opéra
« Il n’y a que des beaux corps quand on fait du sur-mesure »
Rencontre avec Nathalie Giraud, cheffe costumière d’Angers Nantes Opéra.
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- 23 janvier
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- Opéra & Classique
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Un soir à l’Opéra, ce sont quelques heures de fête. Pour présenter un spectacle ficelé, des mois de travail animent en coulisses une batterie de professionnels. À travers une série de reportages, Webtheatre part à la rencontre de celles et ceux qui permettent au spectacle de se tenir, et à la magie d’opérer…
Épisode 3 : les costumes
À l’entrée de l’atelier, Nathalie Giraud montre, accrochée au mur, la longue liste des œuvres données au Théâtre Graslin depuis 1990, comme un voyage dans le temps pour celle qui a contribué à un grand nombre de ces productions. Après un BEP Métiers de la mode, un Bac Artisanat et métiers d’art, elle obtient un DTMS d’habillage à l’École nationale des arts et techniques du théâtre à Paris.
Son regard bute sur quelques titres, elle s’arrête et se délecte de quelques souvenirs : « Le Chapeau de paille d’Italie en 2012, historique et loufoque ; le Hansel et Gretel d’Emmanuelle Basté, dans un univers gris avec des masques de rats et de chats, la sorcière en rose fuchsia ; le très sobre Till Eulenspiegel de Karetnikov, création mondiale en 1999 ; la Traviata de 2007, de l’or, de l’argent, du cuir. » Une Traviata marquante pour toute l’équipe : Guillaume, coupeur, exhume les plans de de la robe en simili métal que portait Violetta, faite de dizaines de morceaux aux dimensions uniques, reliés par des crochets : « Un travail de fou, du jamais-vu… »
Ici, à côté des portants chargés et des mannequins de couture, les tables hautes sont couvertes de rouleaux de tissu, de paires de ciseaux, de bobines de fils et de machines à coudre. Cet atelier a vu passer des projets artistiques, des astuces, des réussites ! Après une carrière consacrée à Angers Nantes Opéra, l’enthousiasme de Nathalie est intact et sa passion communicative.
Faire oublier que l’opéra est une convention
Au démarrage, toute l’équipe costumes attend avec impatience les maquettes, les esquisses, les photos qui seront décortiquées, débattues avec l’équipe de mise en scène. Le plus dur dans ce métier ? « Être dans la tête de celui qui a pensé le projet artistique », répond Nathalie Giraud. Le travail débute donc par des échanges avec l’équipe artistique, les costumiers « pour comprendre et pouvoir répondre à la demande ». Puis, en gardant un œil attentif sur le budget, des matières sont proposées, des prototypes chiffrés sont envoyés, avant la conception des costumes, l’essayage, et les ajustements indispensables avant la scène. En énumérant ces étapes, Nathalie souligne que rien n’est arrêté d’avance : « Ce qui m’intéresse, c’est le trajet qu’on fait avec mon équipe pour que la magie opère, pour que le spectateur oublie que l’opéra est une convention. »
Tout autour de nous, dans les placards, des classeurs remplis d’échantillons de toutes les couleurs, de toutes les matières, naturelles, synthétiques, du cuir, du tulle, du ruban, de la crinoline, du plastazote… « A priori, il n’y a pas de matière idéale, ça dépend de ce que l’on veut faire, du rendu, du vêtement… J’ai quand même un faible pour la soie, qui se tient bien, qui reçoit la lumière d’une manière particulière », confesse Nathalie.
Alors qu’elle commente une planche d’échantillons d’organza [ndlr : un tissu léger, brillant, transparent et légèrement rigide], Nathalie prend un appel. C’est l’équipe costumes du Théâtre des Champs-Élysées, qui valide une proposition de tissu faite par Angers Nantes Opéra pour le prochain Robinson Crusoé : les lignes jaunes du prince-de-galles sont suffisamment soutenues pour l’équipe artistique. Un coup de fil qui épargnera à l’équipe de Nathalie la peinture à la main de lignes plus marquées que celles du tissu d’origine…
Ruser, réutiliser, rafistoler
Chaque mise en scène implique des exigences propres, des contraintes inédites, auxquelles l’équipe répond par ses astuces : « Il faut parfois qu’une chanteuse change de costume en vingt secondes, ou qu’un pantalon se déchire sur scène sans le moindre bruit. On doit ruser en évitant le scratch, trop bruyant, avec des attaches, des aimants. » Un art de la feinte permis par l’expérience…
Pour chaque personnage, l’équipe s’appuie sur une fiche de 40 mesures qui permet un travail préparatoire complet sur les costumes. Nathalie Giraud résume : « Il n’y a que des beaux corps quand on fait du sur-mesure. »
Pour la dernière Traviata de Silvia Paoli, en 2025, les membres du chœur arboraient un costume trois pièces, haut-de-forme et tutu… « Il y a ce que l’on voit, et puis tout le reste… », explique Nathalie en listant les vêtements et accessoires insoupçonnés composant le costume : « Maillot de propreté, chemise, plastron, nœud papillon, gilet, gants, veste, redingote, porte chaussettes… » Pour la plupart, des emprunts à Eugène Onéguine donné en 2015. Mais alors, comment réutiliser des costumes alors que les morphologies des chanteuses et chanteurs changent ? « On ne réutilise pas les costumes des rôles-titres qui sont trop identifiés. Mais pour les seconds rôles ou les chœurs, on fait des coutures larges, pas très finies, qui nous permettent de gagner jusqu’à deux à quatre tailles. » Traduction pour les non-initiés : à l’intérieur du costume, une bande de tissu de quelques centimètres permet, sans refaire tout le costume, de l’ajuster à la taille supérieure.
Quand cela est possible, tout se récupère donc, y compris les chutes, les vieux costumes dont on récupérera quelques centimètres carrés de tissu. « Je fais aussi mes achats en friperie », défend Nathalie. Une manière de faire des économies, voire de rapporter quelques idées. Une collègue de l’équipe est d’ailleurs en train de teindre et patiner des vêtements chinés, pour leur donner leur juste apparence. Ils serviront au Robinson Crusoé présenté au Théâtre des Champs-Élysées dont les costumes ont été réalisés par l’atelier d’Angers Nantes Opéra. Il y a bien sûr aussi « trente ans de stock » de l’Opéra à fouiller, ou bien la Ressourcerie culturelle à Montaigu, un stock de décors, costumes, accessoires que se partagent et s’échangent les acteurs culturels de la région.
Travailler dans l’ombre pour donner corps aux personnages
Les six permanents de l’atelier sont épaulés par des intermittentes, convoquées suivant le planning de travail. Dans ce métier, il faut anticiper et s’adapter, depuis la réception de la maquette jusqu’au dernier moment, le soir de la première où les costumes sont ajustés. L’habillage et les mises sont décisives, chaque pièce doit être au bon endroit pour que tout glisse le soir du spectacle… Et puis, il faut entretenir les costumes pour qu’ils restent intacts le temps des représentations, avoir des pièces de rechange, répondre aux aléas, pallier les effets de la sueur que l’on ne peut éviter sur scène… Les chanteurs doivent être à l’aise et les spectateurs ne rien remarquer.
Après l’atelier, Nathalie nous perd dans le dédale de Graslin, entre les stocks de costumes, d’accessoires et de chaussures, les salles de répétitions, et l’atelier maquillage où l’on confectionne aussi les perruques, cheveu par cheveu. Elle rappelle qu’« un personnage, ce n’est pas que son costume, c’est aussi sa coiffure, son maquillage, ses chaussures, sa silhouette, son jeu d’acteur… »
Alors que nous parlons de l’avenir, Nathalie se projette avec un entrain généreux nuancé par les menaces budgétaires qui planent sur les maisons culturelles. La responsable de l’atelier est fière du travail accompli par ses équipes, discrètement, sans faire de bruit : « On aime notre métier, on est des gens de l’ombre avec des savoir-faire. »
Crédits photo : Romain Boulanger



