Montreuil, théâtre de la Girandole jusqu’au 26 novembre 2011

Uccellacci e uccellini d’après le film de Pasolini

Pertinente et prophétique fantaisie

Uccellacci e uccellini d'après le film de Pasolini

En 1947, Georges Vitaly, qui se disait "impénitent baroudeur de rêves" et à qui l’histoire du théâtre n’a pas vraiment rendu justice, bien que peu doué à « gâcher du plâtre », aidé de son ami André Reybaz, créait de ses mains le petit Théâtre de la Huchette, pour y être chez lui et faire entendre la voix d’auteurs alors inconnus : Audiberti, Schéhadé, Ionesco, Tardieu…Quelques années plus tard, il sera imité par Roger Planchon où à Lyon l’exigu Théâtre des marronniers servira de tremplin au théâtre de Vinaver et d’Adamov entre autres. C’est à cette lignée d’artistes armés de songes et impécunieux retrousseurs de manches, qu’appartient Luciano Travaglino, qui avec sa complice Félicie Fabre, a lui aussi, construit brique à brique son théâtre de la Girandole, « pour y interroger le monde sur le mode du théâtre populaire dit de « varieta » , qui enchantait Fellini ». Ce qu’il fait ces temps-ci de belle manière et fort à propos avec Uccellacci e Uccellini d’après le film de Pasolini qui affirmait à sa sortie en 1965, n’avoir jamais « mis au monde un film si désarmé, fragile et délicat ».

C’est justement de cette pâte qu’est faite la « libre » adaptation scénique de ce conte méditatif et qui en fait toute la saveur et le prix. S’y mélangent ce qui est propre à l’univers pasolinien, le mythe et la réalité, le sublime et le trivial, l’extrême délicatesse et la brutalité.

Le fiasco du bavard

Un père et son fils errent dans la banlieue de Rome. En chemin ils sont rejoints par un corbeau intellectuel de gauche, - d’avant Togliatti – qui dit venir d’un pays qui s’appelle Idéologie. Pour bien faire comprendre à ces deux obtus ses théories sur les raisons du mal-être du peuple, il leur raconte l’histoire de Saint François et les expédie illico presto au XIIIè siècle où, devenus frères franciscains, ils ont la charge d’évangéliser les faucons (uccellacci) et les moineaux (uccellini). A peine se sont-ils réjouis d’avoir accompli leur tâche que les faucons fondent sur les moineaux et les dévorent. D’étapes extravagantes en situations burlesques d’où sourdent quelques saisissants échos du monde d’aujourd’hui, les déambulations du père et du fils que le corbeau voulait en somme initiatiques se soldent pour le prêcheur par un fiasco. Fatigués de son bavardage les deux voyageurs, décidément indécrottables, plument la volaille et la mangent.

Adaptateur, metteur en scène, comédien, Luciano Travaglino interprète le rôle du père en digne héritier de Toto, le mythique histrion italien que Pasolini avait choisi pour son film parce qu’il était à ses yeux la synthèse heureuse d’une humanité composée « d’absurde et de surréel, c’est-à-dire clownesque ». A ses côtés Gaétan Guérin est un parfait Ninetto, fils dadais, ado poussé en graine. Quant à l’habit queue de pie du corbeau bavard et sentencieux, il est endossé avec une ironique distance par notre confrère critique à l’Humanité, Jean-Pierre Léonardini qui se glisse également dans la robe de bure de Saint-François. Autour d’eux, Gatienne Engélibert, René Hernandez et Karine Laleu, à la fois chœur et servants de scène, comédiens et musiciens pimentent « d’alacre » malice une mise en scène inventive, jamais en peine de savoureuses trouvailles, qui par arbre interposé fait allusion au Beckett de « En Attendant Godot » et injecte en finesse quelques bribes du film, notamment un plan des obsèques de Togliatti.

Entre art brut, bricole et pure sophistication, Luciano Traviglino a ciselé au cordeau sous des airs faussement débraillés une poétique fantaisie qui laisse à penser. Le tout, introduit par une de ces « cantastorie » que ne renierait pas la grande Giovanna Marini, qui fut , ce n’est pas un hasard, l’amie de Pasolini.

Courez-y, il reste peu de temps, c’est à Montreuil, mais au pied du métro, de plus l’accueil y est chaleureux et convivial.

Uccellacci e Uccellini clin d’œil à Pier Paolo Pasolini. Adaptation et mise en scène Luciano Travaglino avec : Gatienne Engélibert, Gaëtan Guéron, René Hernandez, Karine Laleu, Jean-Pierre Léonardini, Luciano Travaglino.
Théâtre de la Girandole à Montreuil, métro Croix de Chavaux
Jusqu’au 26 novembre 1h30 tel 01 48 57 53 17

A propos de l'auteur
Dominique Darzacq
Dominique Darzacq

Journaliste, critique a collaboré notamment à France Inter, Connaissance des Arts, Le Monde, Révolution, TFI. En free lance a collaboré et collabore à divers revues et publications : notamment, Le Journal du Théâtre, Itinéraire, Théâtre...

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