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Sylvain Maurice, nouveau directeur du Théâtre de Sartrouville

par Dominique Darzacq

Croiser les arts et les publics

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Après avoir fondé en 1992 sa compagnie L’Ultime & Co implantée à Aubergenville et dirigé le Centre dramatique national de Besançon de 2003 à 2011, Sylvain Maurice propose actuellement en tournée Métamorphose d’après Kafka. Révélateur de nos peurs et nos angoisses, ce spectacle fascinant, mixé d’images et de sons, d’humour noir et de fantastique, fera étape du 26 au 30 mars au Théâtre de Sartrouville qu’il dirige depuis le 1er janvier 2013.

Pourquoi, après avoir dirigé le CDN de Besançon pendant neuf ans, avoir postulé à la direction du Théâtre de Sartrouville, le travail en institution vous semble–t-il préférable à la vie en compagnie ?

L’institution, en tant que telle, ne présente d’intérêt que si elle est véritablement portée par un projet artistique ambitieux et donne autant de devoirs que de droits. Rien n’y est jamais acquis, a fortiori pour un artiste qui doit chaque fois réinventer son rapport à l’institution, ce qui ne va pas sans risques. L’idée d’être en compagnie est également passionnante mais ouvre d’autres perspectives. Dans une institution, la question du Service public est vraiment posée. Ce qui veut dire que je ne suis pas là uniquement pour faire mon œuvre, mais pour remplir un certain nombre de missions dont la principale est de faire en sorte que le public rencontre des artistes et des œuvres. La mienne, s’il y en a une, étant partie d’un ensemble plus vaste.

Pour en revenir au Théâtre de Sartrouville, mon désir n’a pas été de postuler à la direction d’un Centre Dramatique national, mais très précisément à celui-là. C’est à cet endroit-là que je voulais aller, parce que mes débuts se sont faits dans les Yvelines, que je connais bien le territoire, et je connais bien ce CDN pour y avoir travaillé dans le cadre d’OdysséeS.

Quelles sont vos ambitions pour le Théâtre de Sartrouville ?

Elles s’articulent à la longue histoire d’un théâtre qui n’a cessé d’évoluer, de multiplier ses visées et de conjuguer des missions diverses. Au départ lieu de création et lieu d’accueil pluridisciplinaire doté d’une vaste salle de 805 places, il est devenu un des hauts lieux de la création pour l’enfance et la jeunesse dont la Biennale OdysséeS reste un moment phare.

En invitant le metteur en scène Joël Jouanneau et la chanteuse Angélique Ionatos à venir y travailler, Claude Sévenier, alors directeur, inventait, en 1989, les artistes associés et ouvrait ainsi la porte de l’actuel CDN. Pour sa part, mon prédécesseur Laurent Fréchuret, alla un peu plus loin dans la relation d’un artiste à l’établissement. En ce qui me concerne, mon ambition est de relier toutes les strates historiques, ne rien lâcher des missions mais les conjuguer à partir d’un même vecteur. Celui d’un ensemble artistique réunissant les talents émergents et les talents plus confirmés, et des artistes de discipline différentes.

Cet ensemble est-il déjà constitué et en quoi est-il différent d’un collectif ?

Cet ensemble, tel que je l’entends, est plus proche des artistes associés que du collectif qui induit la collégialité des décisions et des actions. Avec l’ensemble, il y a un directeur qui assume toutes ses responsabilités et s’entoure d’artistes dont il pressent que leur présence sera bénéfique pour le territoire et le public. C’est dans cet esprit que j’ai réuni deux jeunes metteurs en scène : Olivier Coulon-Jablonka, Jean-Pierre Baro qui vient de réaliser un intéressant Woyzzek , la marionnettiste Bérangère Vantusso et Alan Darche , compositeur de jazz et de musique d’aujourd’hui. Leurs créations se feront au Théâtre de Sartrouville et seront, avec mon propre travail, les moments forts des trois saisons de mon mandat. Pour sa part, c’est dans le cadre d’OdysséeS que Bérangère Vantusso créera l’année prochaine Le Rêve d’Anna .

La création Jeune public comme moteur

OdysséeS créée en 1997 est une manifestation phare du théâtre jeune public, comment l’envisagez-vous aujourd’hui ?

Pour moi, OdysséeS est vraiment le moteur du CDN et doit plus que jamais continuer à l’être. C’est la création en direction du jeune public qui a permis d’identifier de façon très forte le Théâtre de Sartrouville, à la fois dans l’histoire de la décentralisation et celle des CDN. En outre, OdysséeS a été la cheville ouvrière d’un bon nombre d’innovations dans le domaine de la création pour enfants et a participé au renouvellement profond de ce secteur. Si on voit aujourd’hui des créateurs comme Olivier Py ou Emmanuel Demarcy-Mota s’investir dans le théâtre pour la jeunesse, c’est peut-être parce qu’à sa façon OdysséeS a montré la voie.

Dans la mesure où, comme vous le dites, OdysséeS a d’une certaine manière fait école en désenclavant la création jeune public du seul champ des spécialistes, cette manifestation ne risque-t-elle pas de se banaliser ?

Dans la mesure où il s’agit d’un festival de créations, donc de productions originales, OdysséeS ne peut pas se banaliser. S’y ajoute la dimension décentralisatrice sur les Yvelines, c’est à dire que les créations se font en partenariat avec les structures culturelles du département, aspect cardinal de cette manifestation. Le théâtre de Sartrouville est le seul Centre Dramatique en France à réaliser et à déployer, dans un temps limité et sur un vaste territoire, six à huit créations. Donner tout son dynamisme à une telle manifestation est d’abord affaire de conviction et d’engagement personnel. Pour ma part, je suis convaincu que le théâtre pour l’enfance et la jeunesse est aussi important que le théâtre pour adultes, voire plus, parce que, si on veut bien faire le boulot, il faut être modeste et d’une extrême exigence artistique. Mon ambition, et ce n’est pas rien, est de reprendre ce flambeau, un peu délaissé ces dernières années et lui rendre tout son rayonnement. A tous égards, l’entreprise est passionnante, que ce soit dans le domaine de l’écriture, de la création d’un répertoire, de la politique éditoriale et du vocabulaire scénique, et là, l’ensemble artistique a tout son rôle à jouer.

Ne rien oublier des leçons de Vilar

Si le parcours du créateur que vous êtes est émaillé d’auteurs allemands, en revanche on rencontre peu de grands classiques, serait-ce que pour vous ils n’ont plus rien à nous dire ?

Au début j’étais plutôt dans les petites formes, des petits objets scéniques autour des auteurs allemands. Puis, je suis allé vers des écritures plus amples, notamment à Besançon, où, bien évidemment, j’ai eu le souci de m’adresser à large public, avec je le reconnais, une certaine propension à raconter avec humour des histoires étranges et sombres. Si j’ai mis en scène certaines pièces du répertoire, telles Macbeth et Richard III de Shakespeare, ou encore Peer Gynt d’Ibsen, je n’ai pas abordé ces grands classiques français que sont Molière, Corneille, Racine, Marivaux…, que j’aime et qui ont encore beaucoup de choses à nous dire mais qui m’impressionnent. Sans doute parce que j’ai été biberonné aux spectacles des Vincent, Vitez, Chéreau, Lavaudant, que j’ai été l’assistant de Philippe Adrien. Ceux-là, tout comme Roger Planchon, ont, par les lectures qu’ils en ont proposées, vraiment dépoussiéré, rénové, voire révolutionné nos classiques.

Outre l’effet d’intimidation qui me retient vis à vis de ces auteurs là, j’aime à prendre des chemins de traverse, aller sur des terres moins fréquentées et y conjuguer des vocabulaires différents comme je le fais avec Métamorphose d’après Kafka, où, par un procédé de « caméra subjective » et l’alliage de la vidéo et du son, il s’agit de faire en sorte que le spectateur imagine ce qu’il ne voit pas : la transformation de Grégor, le héros de la nouvelle, en cancrelat. Quand j’ai décidé la création de ce spectacle, qui est plutôt un projet de compagnie, j’ignorais que ma candidature à la direction du Théâtre de Sartrouville serait retenue. Pour l’année prochaine, j’envisage de monter une pièce de Marguerite Duras moins confidentielle que Kafka. Mais si le souci de parler à un large public est consubstantiel à la direction d’un CDN, l’avantage de l’Institution est de pouvoir aussi envisager des créations plus risquées. Ce qui, justement, sera possible à Sartrouville avec la prochaine ouverture d’une petite salle. La concrétisation de ce projet, vieux de vingt ans, va nous permettre non seulement de mieux travailler dans le domaine de l’enfance, mais également de mieux ancrer le travail des artistes en résidence par des séries de représentations de leur création. Aussi aurons-nous, au fil des saisons, à construire tout un répertoire autour duquel je réfléchis beaucoup et à propos duquel j’emploierai volontiers, s’il n’était pas si galvaudé, le mot d’Antoine Vitez « élitaire pour tous ».

L’année dernière, on a célébré un peu partout le centenaire de Jean Vilar. Qu’aimeriez-vous retenir de lui ?

Tout, absolument tout, même si, ce qui est regrettable, l’époque n’est plus vilarienne. C’est une période dont m’ont beaucoup parlé mes parents. Issus des couches populaires et de moyens modestes, ils ont connus les grandes heures du TNP via les groupes sociaux, les syndicats et tous ces mouvements et associations venus de l’Education populaire.

Le Théâtre Service public, au service du public, n’a rien perdu de sa pertinence et rejoint ma réponse sur les raisons de ma candidature à la tête du Théâtre de Sartrouville. Rassembler le plus large public, lui donner le moyen de rencontrer des œuvres, instaurer le dialogue, ne pas oublier que nous travaillons autant pour ceux qui ont accès à la culture, que pour ceux qui en sont éloignés et que nous devons apprivoiser. C’est ça la grande leçon de Vilar qui disait aussi « Il s’agit de savoir si nous aurons assez de clairvoyance et d’opiniâtreté pour imposer au public ce qu’il désire obscurément ». Oui, Vilar for ever !

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