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Portraits / Théâtre

Seul en scène, Alfredo Arias se multiplie dans Truismes

par Dominique Darzacq

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A partir du 8 novembre le Théâtre du Rond-Point présente « Truismes » spectacle conçu et joué par Alfredo Arias

« Je ne sais pas à quel point cette histoire pourra semer de trouble et d’angoisse, à quel point elle perturbera les gens… », ainsi commence Truismes , le roman de Marie Darrieussecq, qui se dit « capable de tout inventer, même le pire ». Il est vrai qu’avec sa peu banale histoire de jeune femme plutôt accorte qui se transforme en truie, elle n’y va pas avec le dos de la plume, mais tranche à vif dans le lard d’un monde que le fric, avec ses immoralités boursières et ses laissés pour compte, a rendu obscène.

Le fantastique pour dire la marginalité

« Pour moi, explique Alfredo Arias qui a décidé de se glisser dans la couenne de cette femme-cochon, l’itinéraire qui la conduit du salon de beauté où elle officie, à la porcherie où la menace le couteau de sa mère, est une métaphore de la marginalité qui me permet, à travers le langage du fantastique, de mettre le doigt sur un des malaises de notre société qui n’a de cesse de rejeter celui qui est autre et de répondre à la différence par l’arbitraire et la violence ». Il lui permet également de revenir au théâtre masqué, de tendre « un pont vers le monde animalier exploré à travers les dessins de Grandville qui, lui aussi, use de l’allégorie de corps à mi chemin de l’humain et de l’animal pour décrire les impasses de la société de son temps » précise-t-il, faisant ainsi allusion au spectacle superbement masqué par Rodislav Doboujinski, Les Peines de cœur d’une chatte anglaise Spectacle tout pétri de prime saut, de profondeur et d’artifices qui reste dans notre mémoire collective un des spectacles phares du TSE, en même temps, et de son propre aveu, un moment charnière dans le parcours d’Alfredo Arias. Comme le sera en 1992, Mortadela , spectacle musical où se mêlent tous les ingrédients du music-hall et scelle la réconciliation de l’exilé avec ses racines argentines et avec lesquelles, depuis, il ne cesse de tirer les fils qui le relient à Buenos Aires.

Chaque fois réinventer son langage

Entre les deux, il dirige le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers avec la conviction « que le rêve, la poésie et l’humour, sont éminemment populaires » et que le service public, « commence au plus haut niveau d’exigences artistiques ». Une sorte de règle d’or dont il ne déroge pas et qui, de La Bête dans la jungle , avec Delphine Seyrig et Sami Frey, au Frigo  » de Copi, en passant par Les Bonnes de Genet ou encore Mambo Mistico et tant d’autres spectacles hauts de gammes, lui forgent une biographie de maître incontesté, mais parfois sujette à malentendu. C’est que ce diable d’artiste, qui ne cesse de fouiller les mécanismes du théâtre en même temps qu’il réinvente son propre langage, brouille les pistes et n’arrive jamais là où on l’attend.

Ainsi, déjouant les amateurs d’appellations, prompts à lui coller l’étiquette d’extravagant Fregoli argentin réactivée à la faveur du mirobolant Tatouage , le voilà qui troque les rythmes du tango pour les grognements d’une femme-cochon.
Mais y a-t-il un si grand écart entre les mésaventures du protégé d’Eva Peron, Miguel de Molina, et l’explosion du patrimoine génétique de l’héroïne du roman de Marie Darrieussecq ?

mixer ensemble brutale réalité et chimère

Outre que de l’un à l’autre courent les violences et les douleurs qui accompagnent ceux qui sont hors norme, Truismes inscrit le geste artistique d’Alfredo Arias dans « une nouvelle manière d’engagement », amorcée, justement avec Tatouage . En effet, à mesure qu’il travaillait, pour un ami espagnol, à l’adaptation du roman, « qui à la lecture semble indomptable », il a été séduit par la capacité de Marie Darrieussecq à mixer tout ensemble la brutale réalité et la chimère. « Je me suis aperçu que mon implication dans cette farce cruelle dépassait les limites de la mise en scène. S’est imposé le désir de jouer, de me fondre dans l’univers d’une écriture d’une aveuglante lucidité, de la même manière que je l’avais fait lorsque j’ai décidé de jouer Le Frigo de Copi, Madame, dans Les Bonnes de Genet ou encore Madame de Sade dans la pièce de Mishima »

Pour mieux s’y fondre, seul en scène pour la première fois, de masques en prothèses, -« une pratique sacrificielle qui ouvre la voie à la magie »-, il se fait tout à la fois la femme-cochon et les témoins de ses avatars. « Au delà du défi de donner vie à une galerie de personnages, de la performance d’acteur, c’est d’incarner la diversité des cruautés qu’ils représentent qui m’intéresse ».Décidant de « prendre la parole sur un sujet qui le touche » à partir des délirantes « cochonneries » de Marie Darrieussecq, il les assaisonne de ses propres épices mêlant rasades d’ironique fantaisie et pincées baroques saupoudrées de sophistication, le tout touillé dans un chaudron d’une souveraine plasticité. Entre rire et angoisse s’en échappent tous les fumets du plus inattendu théâtre de la cruauté.

photo Lawrence Perquis

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