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Critiques / Opéra & Classique

RUSALKA d’Antonin Dvorak

par Jaime Estapà i Argemí

A Barcelone une ondine exerce le plus vieux métier du monde.

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Il est rare de nos jours qu’un metteur en scène respecte l’époque et les lieux figurant dans un livret d’opéra ; mais il est encore plus surprenant que l’espace-temps qu’il impose à la pièce réussisse à maintenir la cohérence entre les personnages, leurs dialogues et la musique, conditions sine qua non à la bonne compréhension de l’histoire.

Le public connaisseur corrige ces écarts grâce à son expérience ; le novice, s’il est fin observateur, reste perplexe devant les incohérences entre l’action, le langage, et le style musical, alors que le spectateur peu avisé croit avoir vu un opéra qu’il n’a pas vu en réalité. C’est bien le sort des trois dernières versions de Rusalka d’Antonin Dvorak -l’ondine amoureuse d’un humain-, créée à Prague en 1901.

La pièce n’a pas connu de réel succès au cours du XXème siècle, mais dernièrement, trois versions de l’oeuvre ont été proposées, chacune transposée de manière plus ou moins fidèle à l’original. L’Opéra de Paris l’a incluse dans son répertoire en 2002 dans une mise en scène à Robert Carsen, et l’a reprise en 2005 (voir Caroline Alexander webthea 19 septembre 2005). En 2010, l’Opéra de Nancy l’a présentée dans la version de Jim Lucassen (voir Caroline Alexander webthea 4 octobre 2010). Le Liceu de Barcelone, quant à lui, a programmé cette saison la Rusalka produite par la Monnaie bruxelloise (voir Caroline Alexander webthea 12 décembre 2008). Malgré tous les efforts et les trouvailles du norvégien Stefan Herheim, son metteur en scène, le transfert de l’ondine de la mer, son ambiance natale, aux bas fonds d’une grande ville, nous a laissés pantois.

Une mise en scène imaginative au seul profit de son auteur

Certes le sublime décor de Heike Scheeler, les vidéos de fettFilm et les mille détails insérés par Stefan Herheim rendent la production éblouissante ; certes l’envoûtante musique d’Antonin Dvorak enveloppe le tout de sa magie, mais les lieux et les personnages portés de la mer à la ville d’un côté, et les dialogues et la musique d’origine de l’autre, ne semblent pas s’accorder les uns avec les autres.

On peut imaginer que, Stefan Herheim a scindé l’histoire de la petite sirène en deux histoires parallèles : l’une réelle et sordide, un fait divers, l’autre sentimentale et onirique, une rêverie. Tentons l’hypothèse : dans une ville portuaire un proxénète –Vodnik, le génie des eaux- surprend sa femme avec un marin, client de l’une de ses filles de joie. La prostituée en question –Rusalka- est tombée entre-temps sincèrement amoureuse de lui et voudrait le garder pour elle. Le proxénète, violent et jaloux, tue sa femme et se fait prendre par la police. Voilà pour le fait divers. Se sentant délaissée par le marin, Rusalka rêve qu’il est un prince et qu’en réalité il l’a quittée pour une princesse étrangère (la femme de son souteneur). Dès lors, leur amour est devenu impossible et donc Rusalka, résignée, retourne à la prostitution. Telle est l’histoire de l’ondine devenue prostituée par la volonté de Stefan Herheim.

Une soirée éblouissante sous le signe de l’incompréhension

La proposition, à supposer qu’elle soit la bonne, est ingénieuse et elle aurait pu être comprise mais, travailleur et perfectionniste, le metteur en scène a tenu absolument à rapprocher son travail de la musique d’Antonin Dvorak et pour chaque phrase musicale ou presque il a imaginé une scènette différente. Bien sûr le rêve de Rusalka justifie ces errements mais ils étaient cependant si disparates que les spectateurs ne sont pas vraiment entrés dans leur incohérence. A force de vouloir se rapprocher d’Antonin Dvorak, Stefan Herheim s’est brûlé les ailes car le public n’a rien compris de ses intentions (en témoignent les nombreux commentaires entendus pendant les entractes). Il s’est fait plaisir.

Au Liceu de Barcelone le 2 janvier 2013, Andew Davis a dirigé avec doigté et lyrisme, laissant souvent la scène livrée à elle-même, sans toutefois déranger les chanteurs. Camilla Nylund a chanté Rousanka d’une voix sûre et agréable mais petite pour le rôle et bien qu’elle se soit affermie pendant la soirée, nous a laissés sur notre faim au moment sublime de l’invocation à la lune. Klaus Florian Vogt –le prince- s’est montré toujours convaincant dans ses interventions mais il a été surpassé par le Vodnik de Gûnther Groissböck. Ildiko Komlósi –Ježibaba la sorcière- et Emily Magee –la princesse étrangère-, ainsi que le reste de la distribution ont bien tenu leurs discours. Le chœur a bien travaillé sous les ordres de José Luis Basso. A la fin de la soirée on a entendu des applaudissements de circonstance et quelques vivat déplacés.

Rusalka conte lyrique en trois actes de Antonin Dvorak, livret de Jaroslav Kvapil. Production du Théâtre de la Monnaie de Bruxelles et Oper Graz. Orcheste et chœur du Gran Teatre del Liceu. Direction musicale de Andrew Davis. Mise en scène Stefan Herheim. Décors Heike Scheele. Vidéo fettFilm. Chanteurs : Klaus Florian Vogt, Emily Mage, Camilla Nylund, Günter Groissböck, Ildiko Komlósi et autres.

Gran Teatre del Liceu les 22, 27 et 30, Décembre 2012 et les 2, 5, 11 et 14 Janvier 2013.

www.liceubarcelona.cat

Photos : A. Bofill

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