Lucrezia Borgia à Opéra royal de Wallonie-Liège jusqu’au 18 avril
Lucrezia Borgia rédimée par Jean-Louis Grinda
Une audacieuse interprétation de Jessica Pratt au sein d’un spectacle sobre et limpide.
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- 11 avril
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LA MISE EN SCÈNE DE JEAN-LOUIS GRINDA, sobre et limpide, fidèle en tous points aux indications du livret de Felice Romani inspiré de l’œuvre éponyme de Victor Hugo, s’articulait autour d’un élément visuel marquant : deux vidéos de grand format signées Arnaud Pottier. On y voyait, d’une part, une Madone à l’Enfant d’inspiration raphaélesque allaitant Jésus, d’autre part une Pietà de Michel-Ange saisie sous un angle inattendu. Par ce dispositif, le metteur en scène entendait souligner la possible rédemption de la sombre Lucrèce par l’amour qu’elle porte à son fils. Le parallèle entre ces deux images trouve certes ses limites, mais l’audace de l’artiste monégasque – sans doute passée inaperçue pour une grande partie du public – mérite d’être relevée. Respectueux du livret, comme il a été dit, et solidement épaulé par son scénographe Laurent Castaing, Jean-Louis Grinda a habillé ses interprètes (costumes de Françoise Raybaud) de tenues d’époque dominées par le noir et le rouge : les hommes arborent de véritables épées et adoptent une gestuelle conforme aux canons du genre. Le metteur en scène suit un principe louable : le spectateur doit pouvoir comprendre sans ambiguïté où il se trouve, ce qui se déroule et qui est qui dans l’histoire racontée.
À la tête de l’Orchestre de l’Opéra royal de Wallonie-Liège, Giampaolo Bisanti a assuré la continuité du récit sans effets superflus ni volonté de s’imposer au premier plan de la soirée. Il a su tirer de la partition tout son potentiel, soutenant avec soin – parfois avec une certaine indulgence – les voix des solistes et du chœur.
Jessica Pratt a proposé une Lucrezia en demi-teinte, heureusement plus convaincante qu’inégale. La soprano a lancé, au terme de nombreuses interventions, une série de suraigus fortissimo d’une qualité exceptionnelle et d’une exécution irréprochable. En revanche, son intervention dans le prologue vénitien s’est révélée plus fragile : émission imprécise, timbre peu assuré, quelques hésitations d’intonation et, au total, une impression d’insécurité, peut-être liée à la présence de partenaires eux-mêmes encore peu affirmés. Tout s’est nettement amélioré au premier acte, lors du dialogue avec Alfonso, son époux. À partir de là, la soprano australienne a déployé un récitatif exemplaire et une ligne de chant – fluidité, continuité, homogénéité du timbre, diction – qui font du bel canto, hier comme aujourd’hui, un enchantement pour le public.
Stabilité nécessaire
Dans ce contexte, Marco Mimica (Alfonso d’Este) a apporté dès le début de la soirée la stabilité dont la scène avait besoin. Doté d’une émission sûre et ferme, d’un timbre agréable et d’une grande précision, la basse croate a conquis l’ensemble de la salle. Dimitry Korchak a abordé son rôle de Gennaro, le fils de Lucrezia, avec une vocalisation énergique, une puissance et parfois une agressivité conformes aux exigences du personnage. Le chant est solide, certes, mais l’interprétation laisse parfois planer un doute quant à la compréhension du propos dramatique. Il convient également de saluer la contribution remarquable de la mezzo-soprano canadienne Julie Boulianne dans le rôle travesti de Maffio Orsini, fidèle ami de Gennaro : elle a soutenu avec autorité et musicalité le ténor dans leur duo du deuxième acte.
Le groupe des amis de Gennaro – en réalité cinq avec Julie Boulianne – promis au destin funeste à la fin de l’œuvre, a offert des interventions parfaitement coordonnées : Don Apostolo Gazella (Luca dall’Amico), Jeppo Liverotto (Roberto Covatta), Oloferno Vitellozzo (Marco Minglietta) et Ascanio Petrucci (Rocco Cavalluzzi) ont uni leurs voix et leurs gestes avec une belle cohésion. La distribution était complétée à un très bon niveau par Lorenzo Martelli (Rustighello), Francesco Leone (Gubetta) et William Corrò (Astolfo). Deux membres du chœur ont également eu l’occasion de se distinguer en solistes : Jonathan Vork en huissier et Marc Tissons en échanson. Enfin, le chœur, élément essentiel dans l’œuvre de Gaetano Donizetti, parfaitement préparé par Denis Segond, a largement contribué à la fluidité des transitions et à l’intelligibilité de l’action, éclairant les situations passées et présentes.
Illustration : photo J. Berger/OrW-Liège
Donizetti : Lucrezia Borgia. Avec Jesica Pratt, Dimitry Korchak, Marko Mimica, Julie Boulianne, Luca Dall’Amico, Roberto Covatta, Marco Miglietta, Lorenzo Martelli, Francesco Leone, William Corrò, Rocco Cavalluzzi, Jonathan Vork, Marc Tissons. Nouvelle Production Opéra Royal de Wallonie-Liège. Mise en scène : Jean-Louis Grinda ; scénographie et lumières : Laurent Castaigt ; costumes : Françoise Raybaud ; Vidéo : Arnaud Pottier. Direction musicale : Giampaolo Bisanti. Opéra royal de Wallonie-Liège, 10 avril 2026. Représentations suivantes : 12, 14, 16 et 18 avril.



