Barbe-Noire à l’Opéra de Massy le 9 mai

Entre opéra-comique et musical

Ambroise Divaret ressuscite le mythe du pirate dans une fresque lyrique ambitieuse.

Entre opéra-comique et musical

LE JEUNE COMPOSITEUR ET LIBRETTISTE Ambroise Divaret signe à l’Opéra de Massy une œuvre spectaculaire inspirée de la figure historique de Barbe-Noire. Portée par une mise en scène inventive, une direction musicale tendue et un plateau engagé, cette création séduit par son souffle narratif autant que par son ambition populaire.

Qu’on la qualifie d’opéra-comique ou de comédie musicale, l’œuvre du très jeune compositeur et librettiste Ambroise Divaret rétablit le contact avec un univers imaginaire évoquant les aventures du hors-la-loi anglais Edward Teach, dit Blackbeard (1680-1718). Ce personnage historique fut transformé en figure de fiction maintes fois revisitée, sillonnant les mers des Caraïbes sur les écrans des glorieuses décennies 1940 et 1950. À cette époque, les plus grands noms d’Hollywood – acteurs (Peter Ustinov, Linda Darnell…), réalisateurs (Raoul Walsh, Jacques Tourneur…) et maisons de production (Metro-Goldwyn-Mayer, United Artists, Paramount Pictures…) – se passionnèrent pour la figure du pirate Barbe-Noire.

Les caractéristiques intrinsèques de l’ouvrage méritent également d’être soulignées : ses dimensions imposantes (treize solistes et un chœur fourni), son attachement à l’historicité des aventures (appelons-les ainsi) de son héros – situées entre 1716 et 1718 –, qu’il s’agisse de la capture d’un navire français ou de la libération des esclaves qu’il transportait ; mais aussi la générosité et l’ampleur de son écriture musicale, ainsi que la clarté de ses dialogues. On pourra certes lui reprocher certains passages de fanfare tapageuse, qui ne manquent pas, ainsi que la faible qualité littéraire de vers souvent octosyllabiques ou dodécasyllabiques ; toutefois, ces éléments contribuent paradoxalement à une meilleure intelligibilité des méandres du récit pour un public hétérogène, si ardemment recherché aujourd’hui par les maisons d’opéra du monde entier.

Un corsaire devenu pirate

Quant au fond de l’œuvre, le premier acte exalte la rébellion du corsaire – autrement dit du transporteur maritime – devenu véritable pirate, engagé dans une lutte contre son souverain anglais, entraînant son équipage vers un univers d’hostilité, de violence, de pillage et de crime au nom de la liberté. Le second acte fait apparaître la vie antérieure de Barbe-Noire grâce à la présence de son épouse, qui, au nom de l’amour conjugal, lui rappelle les principes moraux dans lesquels il fut élevé ; elle suscite le doute puis convainc finalement le criminel de revenir sur ses actes. Hélas, le repentir survient trop tard : Barbe-Noire meurt sous les coups de l’armée anglaise, entraînant dans sa chute ses complices.

Dans la production présentée par le théâtre de Massy, le travail de Gena Liévano à la tête de l’orchestre Anima s’impose avec éclat. Depuis la fosse, la jeune cheffe dirige musiciens et chanteurs avec douceur mais aussi une grande fermeté, non dénuée de lyrisme, aussi bien dans les passages de haute exaltation libertaire que dans les moments plus intimes, notamment la grande scène du dialogue entre le pirate repentant et son épouse.

Dans le style de Gustave Doré

Il convient également de saluer Florence Guignolet, auteure de la mise en scène. Avec des moyens matériels relativement modestes conçus par Alexis Mars – et grâce à l’aide efficace des vidéos de Franz Lavrut accompagnées de remarquables peintures dans le style de Gustave Doré réalisées par Silvère Jarosson –, elle transforme le plateau en pont de navire pirate, y fait évoluer plus de cinquante choristes habillés avec justesse par Katarina Neishtadt et approfondit avec soin les effets dramatiques de l’ensemble des solistes.

Sur scène, Pierre-Yves Cras (Barbe Noire) exprime avec art et élégance les multiples sentiments du corsaire devenu pirate. Doté d’une émission claire et dépourvue d’artifices vocaux, le baryton-basse se montre constamment à la hauteur des exigences de la partition. Associant la voix au geste, il livre une incarnation complète du redoutable personnage. À ses côtés, Lisa Bensihom (Lisa, son épouse) exprime tendresse et délicatesse, subtilité du phrasé et conviction sans faille. La limpidité de son timbre constitue l’élément décisif conduisant le hors-la-loi au repentir.

Tous les autres solistes remplissent avec efficacité leurs fonctions. On remarquera peut-être la qualité d’émission de Heloïse Venayre (Anne Bonny) ou la puissance de Félix Merle (Benjamin Hornigold), mais l’on pourrait en dire autant d’Angelo Heck (Stede Bonnet), d’Arthur Dougha (Charles Vane) ou encore de l’auteur lui-même, Ambroise Divaret, incarnant Israel Hands, personnage particulièrement malmené par Barbe-Noire.
Mentionnons encore les autres solistes, tous à la hauteur des circonstances : Lily Berthelemy interprète Mary Read ; Arwen Tanguy incarne Jack Rackham ; Nolo Calage, Robert Maynard (l’exécuteur du pirate) ; Max Latarjet, Woodes Rogers ; Boris Mvuezolo, Panzu Black Caesar ; et Airelle Grolleau, le jeune mousse.

Le chœur du Département supérieur pour jeunes chanteurs du conservatoire parisien Ida Rubinstein, omniprésent, particulièrement durant le premier acte, et irréprochable à tout moment, constitue un personnage supplémentaire de cette production foisonnante.

Illustration : photographie Arthur Fave

Ambroise Divaret : Barbe-Noire. Avec : Pierre-Yves Cras, Lisa Bensihom, Heloïse Venayre, Félix Merle, Angelo Heck, Arthur Dougha, Ambroise Divaret (l’auteur), Lily Berthelemy, Arwen Tanguy, Nolo Calage, Max Latarjet, Boris Mvuezolo Panzu, Airelle Grolleau. Nouvelle Production de l’Opéra de Massy. Mise en scène : Florence Guignolet ; scénographie : Alexis Mars ; création vidéo : Franz Lavrut ; costumes : Katarina Neishtadt ; peintures : Silvère Jaroson. Orchestre Anima, dir. Gena Liévano. Opéra de Massy, 9 mai 2026.

A propos de l'auteur
Jaime Estapà i Argemí
Jaime Estapà i Argemí

Je suis venu en France en 1966 diplômé de l’Ecole d’Ingénieurs Industriels de Barcelone pour travailler à la recherche opérationnelle au CERA (Centre d’études et recherches en automatismes) à Villacoublay puis chez Thomson Automatismes à Chatou....

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