Octave Mirbeau / Marc Paquien

Le règne de la finance

Octave Mirbeau / Marc Paquien

Marc Paquien qui met en scène la comédie grinçante d’Octave Mirbeau, Les Affaires sont les affaires, au Théâtre du Vieux Colombier (à partir du 18 novembre) verra-t-il son avenir compromis ?

Il ne rêve pas de mettre en scène Hamlet et ne souhaite pas diriger un Centre dramatique national. C’est dire que dans notre paysage théâtral encombré de postulants aux institutions, Marc Paquien fait figure d’oiseau rare. Une exception qui ne doit rien à la posture mais tout à l’expérience d’un parcours empirique qui, de l’acteur à l’assistanat, en passant par la régie et l’administration, lui a permis de forger à la fois ses armes et sa conviction. Celle du juste endroit à occuper.
Vouloir, de toute éternité, faire du théâtre et en faire au lycée, ne sont que l’esquisse d’un dessein qui ne s’affermit que dans la pratique et dont le premier mouvement est de se vouloir acteur. Ce sera donc au théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, le cours de Philippe Duclos et une découverte qui décidera de sa trajectoire, celle du plaisir qu’il y a, pour lui, à regarder « ce qui se passe entre le corps d’un acteur et une écriture ». Aussi, lorsqu’il affirme ne pas rêver mettre en scène Hamlet, il faut entendre qu’avant l’œuvre, ce qui le motive c’est la découverte d’une langue, d’un monde imaginaire dont on se laisse pénétrer. « J’aime, dit-il, à être habité par une écriture pendant quelques mois »

Octave Mirbeau un visionnaire

Invité par Muriel Mayette, administrateur de la Comédie-Française à mettre en scène Les Affaires sont les affaires, l’écriture qui l’habite et l’enthousiasme en ce moment, est celle d’Octave Mirbeau, auteur jusqu’à présent vu de loin et dont l’approche est sidérante : « j’ai été doublement saisi, par ce que raconte la pièce et par sa contemporanéité. A travers Isidore Lechat affairiste sans scrupules, on entend les échos des évènements financiers qui ont, ces temps-ci, secoué notre planète. A cet égard, on peut dire que Mirbeau rejoint l’esprit visionnaire de tous les écrivains ayant eu à diverses époques la prescience des dérives du monde qui leur survivrait »
Patron de presse, Isidore Lechat, milliardaire tout puissant délaisse sa famille au profit de ses affaires. De celles-là, se vante-t-il, « où l’on brasse les hommes à pleine foule et les millions des autres à pleines mains ». Pour ajouter à son emprise et à son empire, convaincu que tout s’achète et se vend, il entend se présenter aux élections et marier sa fille à un noble ruiné. L’échec tragique de sa stratégie ne lui fait cependant pas perdre le sens des affaires.

A la lisière des siècles et des écritures

« Ce qui est passionnant chez Mirbeau, nous dit Marc Paquien, c’est qu’il se situe à la lisière des siècles et des écritures, qu’il investit toutes les formes littéraires pour mieux capter le monde dans lequel il vit. Esprit ouvert à ce qui émerge, il fut un des premiers à défendre les œuvres de Maeterlinck et d’Ibsen, tout comme il participa à la découverte de Pissaro, Gauguin, Van Gogh à qui il acheta les premiers tournesols. L’attention qu’il porte à l’Avant-garde de son temps résonne fortement dans son écriture. Ami de Zola, il en a les visions humanistes, mais sous le naturalisme pointe l’encre du symbolisme »
Plutôt que de situer l’histoire à Paris et dans le monde des affaires, Octave Mirbeau opte pour un château à la campagne, autrement dit un lieu abstrait « puisque pour les auteurs de l’époque, aller à la campagne c’était aller nulle part ». Aussi, poursuivant sa réflexion sur l’espace de la représentation en connivence avec Gérard Didier, Marc Paquien a demandé au scénographe de concevoir un monde imaginaire dans lequel puisse se déployer un mouvement allant de l’extérieur à l’antre de l’extravagant Isidore Lechat. L’homme d’affaires se veut à la pointe du progrès, lance des expériences biologiques végétales, envisage de tuer tous les oiseaux, entend régner non seulement sur la finance, mais aussi sur la faune et la flore. C’est dire que les visées du metteur en scène sont moins d’actualiser une pièce « qu’il suffit de prendre telle » que de nous rendre sensible le bouillonnement, la modernité, et la profondeur « d’un auteur dont le regard pessimiste qu’il porte sur son monde se fait miroir de notre société en même temps qu’il révèle nos travers intimes les plus violents ».

Un avenir qui grince dans les rouages

Invité comme metteur en scène indépendant par la Comédie-Française, Marc Paquien dirige par ailleurs la compagnie L’Intervention qu’il a créée en 2004 et à ce titre reçoit une subvention du ministère de la Culture. Des subsides, destinés en principe à marquer la reconnaissance d’un parcours artistique et à l’accompagner, en lui permettant de pouvoir réaliser des spectacles. Ils sont le plus souvent produits en partenariat, « mes subventions me permettent d’être un coproducteur de poids, de générer des emplois et par les tournées de réaliser du chiffre d’affaires ».
Ainsi, du Théâtre Gérard- Philipe de Saint-Denis au Théâtre de la Ville, en passant par Chaillot, la MC 93, le Théâtre des Célestins de Lyon, celui de Vidy à Lausanne ou encore La Comédie de Picardie…, de La Mère de Witkiewiecz à La Dispute de Marivaux en passant par Face au mur et Cas d’urgence plus rares, La Ville de Martin Crimp, Le Baladin du monde occidental de Synge, ou encore L’Assassin sans scrupules de Henning Mankell, Marc Paquien a jalonné son parcours de spectacles d’une belle singularité, dont certains lui valurent quelques distinctions : le prix de la révélation du Syndicat de la critique en 2004, et des nominations aux Molières (2006). A l’opéra, (La Trahison orale de Kagel, Les Aveugles de Xavier Dayer d’après Maeterlinck, Le Mariage forcé de Cimarosa) comme au théâtre, « j’essaie dit-il de réinterroger la place qui doit être la mienne par rapport au plateau, le rapport que je dois établir avec l’œuvre mais aussi, bien sûr, avec les interprètes. Chaque nouvelle expérience est ainsi pour moi, une nouvelle page qui s’ouvre sur l’art de la mise en scène ».
Demain, Marc Paquien sera-t-il en mesure d’ouvrir une nouvelle page de cet art qui occupe son esprit et fonde sa vie d’artiste ? La question se pose quand on sait que la commission d’experts sur laquelle repose l’octroi des subventions remet en cause l’enveloppe budgétaire qui lui était jusque-là attribuée. Dans le champ actuel du théâtre, privé de la dot qu’il peut apporter dans le mariage aujourd’hui incontournable à la réalisation d’un spectacle, un metteur en scène directeur d’une compagnie indépendante n’est plus en mesure de poursuivre ses activités. Alors on s’interroge. En quoi Marc Paquien a-t-il démérité ? aurait-il tout simplement cessé de plaire « aux princes », dits experts, qui décident ? Évidemment la tentation est grande de faire retour à Octave Mirbeau, ferraillant contre le comité de lecture de la Comédie-Française qui renâclait à recevoir sa pièce Les Affaires sont les affaires et qu’il qualifiait d’assemblée où « une bande de personnes ignares s’érigent en juges souverains de la littérature » et font passer les écrivains « sous les fourches caudines de leurs sottises et de leurs tripotages ». Sans aller jusque-là, il est permis de se demander à partir de quelles instances critiques se fait le choix des experts.

Les Affaires sont les affaires d’Octave Mirbeau, mise en scène Marc Paquien au théâtre du Vieux-Colombier du 18 novembre au 3 janvier 2010

crédit photographique : Brigitte Enguérand

A propos de l'auteur
Dominique Darzacq
Dominique Darzacq

Journaliste, critique a collaboré notamment à France Inter, Connaissance des Arts, Le Monde, Révolution, TFI. En free lance a collaboré et collabore à divers revues et publications : notamment, Le Journal du Théâtre, Itinéraire, Théâtre Aujourd’hui....

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