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Caillasses, une épopée contemporaine au coeur des Vosges

par Dominique Darzacq

Entretien avec Vincent Goethals, le metteur en scène

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Dès le 15 juillet, le Théâtre du Peuple de Bussang sacrifiera à la traditionnelle ouverture des portes de son fond de scène avec Caillasses , une épopée contemporaine de Laurent Gaudé, mise en scène par Vincent Goethals, son nouveau directeur.

Vincent Goethals, qui a crée sa compagnie « Théâtre en scène », fut notamment artiste associé au Théâtre du Nord de Lille où il a monté Salina de Laurent Gaudé qui interpelle le monde d’aujourd’hui à travers des récits initiatiques ou en revisitant les mythologies (1) , tout ce qu’aime le metteur en scène, dont les créations, souvent métissées de chant, de musique et de danse, dessinent une géographie de l’écriture francophone du Québécois Daniel Danis, à l’Africain Efoui en passant par le Belge Stanislas Cotton ou encore Carole Frechette, Wajdi Mouawouad, et le Français Fabrice Melquiot .

Nommé en septembre dernier, c’est donc à Laurent Gaudé qu’il a passé commande d’une pièce pour inaugurer sa direction au Théâtre du Peuple de Bussang, scène mythique au cœur des Vosges qui inscrit à son fronton « L’art pour l’Humanité » et mêle professionnels et amateurs.

Pourquoi avoir choisi Laurent Gaudé pour votre premier spectacle à Bussang  ?

Parmi nos romanciers les plus lus, Laurent Gaudé est aussi un dramaturge qui ose le souffle lyrique, aime à raconter des épopées remplies de personnages riches et complexes et y glisser, comme dans Caillasses , des êtres surnaturels qui font décoller la tragédie contemporaine en un récit épique universel. Ecrivain dont la langue charnue et incisive convoque l’imaginaire, Laurent Gaudé revendique l’émotion comme ferment de son théâtre. Commencer avec lui, c’était affirmer la volonté d’un théâtre populaire et donner toute sa dimension à ce mythique plateau qu’est celui du Théâtre du Peuple, qui, par sa beauté brute, enflamme les désirs de théâtre épique, lyrique et poétique.

Votre commande était-elle assortie d’une demande spécifique quant au thème ou au lieu ?

Lorsque j’étais artiste associé au Théâtre du Nord de Lille, j’avais mis en scène la belle tragédie africaine de Laurent Gaudé, Salina , je savais donc que je pouvais lui demander une pièce qui prenne en compte la spécificité de Bussang qui est de mêler comédiens professionnels et amateurs dans des spectacles amples qui, luxe rare, mettent en scène un grand nombre de personnages.
Quant au thème, compte tenu du peu de temps dont il disposait entre ma nomination au Théâtre du Peuple et la création de la pièce, nous avons choisi parmi les ébauches déjà en chantier dans ses tiroirs. Parmi celles-ci, la question des territoires, celle des combats qui perdent de leur légitimité quand, comme avec les attentats suicide, la nature des armes change, m’a paru en résonance avec notre histoire contemporaine.

La Palestine est-elle au cœur de Caillasses et la pièce correspond- elle à votre attente ?

Clairement oui. J’ai été immédiatement séduit par la force de la langue et la charge émotionnelle du récit qui ouvre l’imaginaire sur l’importante question du conflit israélo-palestinien. En même temps, et c’est ce qui rend son approche passionnante, elle se présente comme un objet théâtral rétif à l’identification. L’auteur y opte pour une forme d’écriture hybride entre récitatif et théâtre concret, opère des glissements entre le jeu et la narration en même temps qu’il revisite la nature même du chœur antique. Si bien qu’il s’agit plus, pour moi, de mettre en scène un oratorio qu’une tragédie classique.

Pouvez-vous nous parler de la réalisation scénique par rapport au texte et à l’espace ?

Mettre en scène à Bussang, c’est tenir compte de la belle tradition qui veut qu’à un moment le fond de scène s’ouvre sur le paysage des Vosges. Mettre en scène Caillasses , c’est témoigner des fractures fratricides qui scindent les familles, déchirent les peuples et mettent à bas les sociétés. Ma première idée a été de demander au scénographe de réfléchir à deux blocs distincts qui raconteraient des terres condamnées à manquer leur jointure, leur réconciliation. Puis à mesure du travail, nous sommes allés vers un espace stylisé qui soit à la fois frontière escarpée et dangereuse, esquisse de maisons désolées et de ruines qui se cherchent inlassablement et ne parviennent pas à s’assembler. L’esthétique épurée du décor désenclave la pièce de la seule Palestine, permet d’élargir le propos qui touche à l’universel. On peut y voir La Guerre de Troie, comme les déchirements d’Andromaque .

Un groupe d’hommes et de femmes, communauté aux mille visages, tout à la fois les vaincus, les exilés et les autres, ceux d’ici, ceux de l’autre ville, individualités raccordées par le besoin de dire en chœur, traversées par un même destin, une même fatalité.

Pourquoi avoir posé votre candidature au Théâtre du Peuple, et avec quel objectif ?

Mon projet pour le Théâtre du Peuple comporte une donnée fondamentale : m’associer chaque saison à un auteur vivant. Amoureux de la langue depuis toujours, j’ai, pour ces trois saisons, choisi des auteurs qui pour moi sont de véritables poètes qui interrogent le monde avec des sensibilités différentes. Après Laurent Gaudé cette saison, les années suivantes me permettront d’explorer la langue, toute ludique et sonore, de Stanislas Cotton qui dévoile des pans de détresse derrière une apparente légèreté. Puis ce sera, pour la troisième année, Carole Frechette à la langue si féminine et liquide, reflet d’une intimité fragile et coriace tout à la fois.
Postuler à Bussang, c’est évidemment s’inscrire dans la grande histoire de la décentralisation. Tout mon parcours de création et de directeur de compagnie dans le Nord a été basé sur l’idée d’un théâtre au cœur de la Cité. Je n’ai jamais pu concevoir mon travail en dehors de la pensée d’un territoire, de ses publics et en lien étroit avec la parole des gens. Ici, au Théâtre du Peuple, j’ai vraiment l’outil pour mettre en œuvre mes convictions. S’y ajoute que son histoire est intimement liée à la question du théâtre amateur, ou plus exactement à la mixité des pratiques amateurs et professionnelles arrimée à l’idée fondatrice de la transmission. C’est-à-dire faire en sorte que l’expérience et le talent des comédiens professionnels « hissent » l’amateur à un niveau d’exigence et d’engagement auxquels il n’est pas forcément habitué. Pour avoir déjà intégré des comédiens amateurs dans certains de mes spectacles, notamment avec Le Pont de pierre et la peau d’images de Daniel Danis, j’ai pu constater combien ce métissage est enrichissant pour les uns et les autres et ce qu’il peut avoir de fédérateur pour les territoires. Aussi, j’ai souhaité exporter Caillasses , dans d’autres villes avec chaque fois de nouveaux amateurs. Entre autre à Metz et Thaon-les-Vosges à l’automne prochain.

(1) L’œuvre de romanesque et dramatique de Laurent Gaudé est publiée chez Actes-Sud

Photo David Siebert

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