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Interviews / Théâtre

Anne Le Guernec

par Dominique Darzacq

Criminelle innocente dans Tendre et cruel

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Belle et sensuelle, du théâtre au cinéma, des classiques aux auteurs d’aujourd’hui, Anne Le Guernec affiche le curriculum vitæ de ceux qui aiment à changer d’air pour mieux s’oxygéner les neurones, se tonifier l’imagination. Séductrice ou virago, dominatrice ou fragile, mère, amante, sœur ou maîtresse de maison aux prises avec les manigances d’un intrus, Anne Le Guernec vivifie ses personnages avec gourmandise et fait siens les méandres où parfois ils se perdent.

Ces derniers temps, et pour le dire vite, elle fut, sous la direction du letton Edmunds Freibergs, une Elena inaccessible et fragile dans Oncle Vania , et avec Guy-Pierre Couleau, une Jessica fausse ingénue dans Les Mains sales , louve prête à tout pour garder l’enfant échangé contre un morceau de viande dans Hiver pièce de Zanni Harris, jeune dramaturge britannique. La voici aujourd’hui, Amelia, femme d’un général baroudeur dans la pièce de Martin Crimp Tendre et cruel que met en scène Brigitte Jaques-Wajman au Théâtre des Abbesses à partir du 5 février.

Qui est Amelia ?

L’histoire d’Amelia a pour trame les Trachiniennes de Sophocle, ce qui en fait l’avatar contemporain de Dejanire, qui croyant s’assurer de l’amour d’Héraclès son volage époux , l’empoisonna en lui faisant revêtir la tunique trempée dans le sang du Centaure Nessus. Devenue, avec Martin Crimp, Amelia, elle est l’épouse esseulée d’un général envoyé à l’étranger avec pour mission d’éradiquer le terrorisme et accusé de crime de guerre. Pendant l’enquête, elle vit recluse dans un appartement sécurisé entourée d’un chœur de femmes plus occupées à soigner les corps que les âmes. En cela, Martin Crimp épingle les mœurs du temps qui placent le paraître avant l’être. Mais avant tout, et comme dans la pièce de Sophocle, il est question de l’amour et de la guerre, des méfaits des sales guerres d’aujourd’hui et de la guerre des sexes. Assignée à résidence, se croyant à l’abri, l’Afrique et la violence du monde la rejoignent par l’intermédiaire de deux enfants que son général de mari lui demande d’héberger, ce qui la poussera au crime et au suicide.

Amelia est-elle victime de la guerre ou de l’amour ?

Ce qu’il y a de troublant et de paradoxal dans le personnage d’Amelia, c’est justement son refus d’être une victime. Mais je crois en effet, qu’elle ne sera jamais victime que de l’amour avec un grand A qui l’a coupée de la réalité du monde, de la guerre et des autres. Meurtrie par la guerre intime que lui impose le général en lui envoyant sa maîtresse, elle n’est pas non plus coupable. Est-ce un crime d’avoir cru aux vertus d’une molécule chimique pour retrouver l’amour de son mari ? est-ce un crime d’avoir le cœur brisé ?

Dans la mesure où l’auteur retisse sur la tragédie de Sophocle, comment avez-vous abordé ce personnage à la fois proche et lointain ?

La dimension tragique et mythique du personnage étant dans la musicalité du texte, la charge des acteurs est de le rendre très concret, de jouer sans prendre de distance. En ce qui me regarde le plus juste est d’être une femme de général qui pourrait exister aujourd’hui. D’être au plus près de l’écriture ce qui est très stimulant.

En quoi l’écriture de Martin Crimp est-elle stimulante ?

C’est très écrit, poétique même, mais sans mots de trop. C’est une écriture écrémée qui va à l’essentiel et est en même temps une partition très musicale qui muscle le jeu des acteurs. Ce que j’aime aussi dans l’écriture de Martin Crimp et qui est très excitant pour les interprètes, c’est la manière dont il change de focale, passe du plan large au plan plus serré pour mieux solliciter l’imaginaire du spectateur. C’est une écriture qui opère un peu à la façon dont certains photographes américains mettent en scène des événements très précis. En les regardant, on comprend que le drame va avoir lieu ou a eu lieu. C’est dense, tendu. Le tragique sourd de l’hyper réalisme.

Avec le personnage d’Amelia, vous retrouvez Brigitte Jaques-Wajman

Après le Tartuffe, pièce de Molière dans laquelle je jouais Elmire, il était évident que nous devions nous retrouver un jour. Aussi l’idée de retravailler avec Brigitte Jaques-Wajman était déjà un a priori favorable, mais lorsque j’ai lu la pièce , non seulement il n’y avait plus de question à se poser, mais j’étais certaine que c’était un rôle pour moi, que je pouvais le faire bien.

Qu’est-ce qui vous plait dans son travail ?

D’abord c’est un travail en dialogue où tout se met en place comme les pièces d’un puzzle. Ce que je trouve particulièrement intéressant par rapport à cette pièce-ci, c’est sa profonde connaissance de la tragédie et particulièrement celles de Corneille dans lesquelles elle excelle à faire entendre ce que le propos d’hier a de résonance aujourd’hui, que ce soit « Nicomède » ou « Suréna » pour ne citer que ses deux dernières mises en scène. En même temps, elle nous révèle la force des personnages féminins trop souvent escamotés dans les tragédies. Pour une comédienne, il est très agréable d’être sous l’œil d’un metteur en scène qui, sans être féministe, est sensible au féminin, qui aime à brosser des personnages de femmes. Aujourd’hui, celui d’Amelia, naïve et combative, solitaire et recluse dans une grande pièce impersonnelle avec juste un lit immense, comme une île, tandis que du dehors lui parvient le bruit des avions qui décollent et atterrissent. L’atmosphère est électrique et fait songer à Tokyo la nuit.

Qu’est-ce qui vous fait dire oui ou non à un projet ?

Les choses évoluent avec le temps. Tout au début, j’aurais dit oui à tout, pour le plaisir des rencontres, du travail avec une équipe, pour le risque et surtout parce que plus on travaille et plus on apprend. Comme les musiciens doivent faire leurs gammes, nous, les comédiens, devons pour progresser remettre incessamment l’ouvrage sur le métier, nous confronter à la diversité des univers. Aujourd’hui que les propositions sont plus nombreuses, sans nier le plaisir d’un rôle, c’est dans mes choix, le texte qui prend le plus d’importance, la force d’une histoire, ce qu’elle raconte, que ce soit de l’ordre du sensible ou du politique, comme par exemple avec Tendre et cruel qui dénonce les différents excès du monde d’aujourd’hui.

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2 Messages

  • Anne Le Guernec 6 février 2013 11:32, par HAMARD

    Les éloges que je viens de lire sur la nouvelle pièce dans laquelle tu joues aux Abesses donnent plus qu’envie d’y aller.
    Ce sera chose certaine dès ma prochaine venue à Paris.

    Merci de continue ainsi avec talent à nous faire tour à tour réfléchir et rêver....

    Marie-Françoise / Doudou

    repondre message

  • Anne Le Guernec 7 février 2013 22:12, par David Kohen

    Anne , Je suis un bon ami d’Istanbul de Jacques.
    Je viens de lire aec un grand plaisir tous ces éloges a votre
    sujet. Je regrette de de ne pas pouvoir etre a Paris pour vous
    applaudire,Je vous souhaite beaucoup de succes dans votre
    belle carriere.

    Veuiilez pardonner mon français un peu désuet.

    Dans l’espoir de vous voir a Istanbul.

    DAVID KOHEN

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