Top Hat au Théâtre du Châtelet jusqu’au 3 mai
Top Hat, chapeau bas
La comédie musicale inspirée du film mythique Top Hat fait un tabac sur la scène du Châtelet avec une troupe de chanteurs-danseurs débordants d’énergie. Un show étourdissant malgré quelques longueurs.

« Cheek to cheek… ». L’inusable romance joue contre joue qui a fait le tour du monde depuis 1935, fait pour une quinzaine le plein au Châtelet. La salle parisienne reprend la version scénique de Top Hat, pépite du cinéma hollywoodien, immortalisée par le duo Fred Astaire/Ginger Rogers, version créée l’an dernier au fameux Chichester Festival Theatre, l’un des théâtres phares du Royaume-Uni. Les numéros en live de claquettes virevoltantes, les décors et les costumes glamour font passer la faiblesse du scénario et des dialogues (en anglais surtitrés) qui s’étirent parfois en longueur. Très rôdé, le spectacle témoigne du professionnalisme d’une troupe de musiciens/chanteurs/danseurs anglo-saxons survitaminés qui se donnent sans compter.
L’auteur de ce musical, Irving Berlin, est le seul des « Big Five » de la comédie musicale américaine à n’avoir pas encore été à l’affiche du Châtelet depuis que ce théâtre s’est mis dans les années 2000 à redonner vie à ce répertoire. Avec George Gershwin, Jerome Kern, Cole Porter et Richard Rodgers, le signataire de plus de 1 000 songs (dont « Puttin’ On the Ritz », « White Christmas » ou encore « There’s No Business Like Show Business ») a été l’un des plus grands auteurs du Great American Songbook, aux sources de l’Entertainment à l’américaine. Prototype du self made man du showbiz, Irving Berlin, issu de l’immigration juive venue de Russie, a d’abord écumé avec son ragtime les cabaret du Lower East Side avant de conquérir les scènes de Broadway et de passer à Hollywood avec ce Top Hat (traduit un temps par « Le Danseur du dessus » et désormais laissé en V.O.), quintessence des comédies musicales qui ont fait la fortune de la RKO.
Transposer un tel bijou du cinéma à la scène suppose non seulement de le reproduire sans le trahir mais aussi et surtout de changer de format. Ce à quoi s’est attelée la metteuse en scène et chorégraphe américaine Kathleen Marshall, grande spécialiste du genre, sur un livret de Matthew White et Howard Jacques. D’un film d’une heure quarante ils passent à deux heures trente de spectacle, ce qui se traduit par l’étirement des dialogues (qui n’étaient déjà pas immortels) mais aussi l’ajout, aux cinq songs seulement d’origine, de neuf autres puisés dans le répertoire d’Irving Berlin.
Trouble du voisinage
Ces nouvelle entrées, qui ne sont pas toutes du même tonneau, ont pour fonction d’étoffer les rôles secondaires (notamment l’héroïne féminine Dale Tremont), ce qui ne leur confère pas plus de crédibilité. Comédie sentimentale reposant sur un trouble du voisinage, dans la New York trépidante des années trente (la voisine du dessous se plaint du tapage nocturne créé par le voisin du dessus, danseur frénétique de claquettes) égrène ses quiproquos et autres malentendus en cascade.
Fidèle en revanche, à l’esthétique Art Déco du film, les décors permettent avec beaucoup d’astuce de passer de New York, où débute l’action, à Londres et enfin à Venise, théâtre de l’immanquable et très kitsch happy end. Fidèle aussi à l’original, la fabuleuse robe à plumes portée par Ginger Rogers dans « Cheek to cheek », vêtement sans doute le plus iconique de l’histoire du cinéma, de même que la canne, le queue-de-pie et le haut-de-forme du danseur de claquettes. Ces derniers restent comme les symboles de l’élégance sophistiquée synthétisée dans l’autre hit du film « Puttin’ On The Ritz » (traduit ici par « Mettez-vous sur votre 31 » et ailleurs par « Mettez en plein la vue »).
Racines noires américaines du jazz
Dès l’ouverture de ce show, où dans la fosse l’orchestre de onze musiciens entame le medley (pot-pourri des songs), la troupe révèle toute la palette de ses talents et son extraordinaire vitalité. Dans le rôle de Jerry, Phillip Attmore se montre à la hauteur de son triple titre de vainqueur du prestigieux Astaire Award Prize. Signe des temps, outre ses indéniables qualités vocales et plastiques, l’artiste californien afrodescendant a été choisi, dit le programme, pour montrer « les racines noires américaines du jazz et des claquettes... longtemps invisibilisées ». Servant clairement de faire-valoir, sa partenaire Nicole-Lily Baisden dans le rôle de Dale, la voisine du dessous, use d’un physique avantageux qu’elle exhibe à l’envi.
L’autre couple du spectacle, est celui formé par l’impresario de Jerry, Horace, dominé par son irascible épouse, Madge, campée par l’impayable Emma Wiilliams, avec sa gouaille et son accent américain à couper au couteau. À ce quatuor de tête s’ajoutent une kyrielle de seconds rôles plus ou moins convaincants mais tous in the mood. Et lorsque la troupe reprend dans le final le medley du début, la boucle est bouclée sans donner le moindre signe de fatigue. Le public non plus, qui tape des mains au rythme des songs endiablés qu’il ne peut réprimer de fredonner à la sortie.
Photo Andrew Perry
Top Hat. Avec Phillip Attmore, Nicole-Lily Baisden, Stuart Hickey, Clive Carter, Emma Williams, James Clyde, Alex Gibson-Giorgio. Lindsay Atherton, Rhiannon Bacchus, Freddie Clements, Pedro Donoso, Autumn Draper, Tilly Ducker, Zak Edwards, Laura Hills, Connor Hughes, David Mcintosh, Jordan Oliver, Emily Ann Potter, Molly Rees Howe, Kirsty Sparks, Jerry Toyan Thomas-Browne. Adaptation scénique : Matthew White et Howard Jacques ; mise en scène et chorégraphie : Kathleen Marshall ; direction musicale : Luke Holman ; décors : Peter Mckintosh ; costumes : Yvonne Milnes et Peter Mckintosh ; orchestration et arrangements : Chris Walker ; lumières : Tim Mitchell ; design sonore : Paul Groothuis.
Théâtre du Châtelet jusqu’au 3 mai, tous les jours (sauf les lundis et le 1er mai) à 20 h.



