Satyagraha de Philip Glass au Palais Garnier jusqu’au 3 mai
Le retour en grâce de Philip Glass
L’opératorio du compositeur américain est l’objet d’une production déroutante qui finit par fasciner pour peu qu’on s’y abandonne.
- Publié par
- 11 avril
- Critiques
- Opéra & Classique
- 0
-

Événement au Palais Garnier, vendredi 10 avril, avec la quasi-recréation de l’œuvre de Philip Glass Satyagraha, commandée par l’Opéra de Rotterdam en 1979 et très peu reprise à travers le monde depuis lors. Signe du retour en grâce du compositeur américain (né en 1937), pionnier du minimalisme, cette nouvelle production est la deuxième en France après celle donnée à l’Opéra de Nice en octobre dernier dans une mise en scène et une chorégraphie de sa comparse, Lucinda Childs.
Par sa présence sur la scène de Garnier au moment des saluts, le compositeur accueilli par une standing ovation, a tenu à marquer l’entrée de sa première œuvre au répertoire de l’Opéra de Paris. Et à apporter sa caution aux libertés prises avec son travail par la mise en scène et à l’interprétation très particulière de son opéra en trois actes en langue sanskrite (surtitré en français et anglais) consacré au penseur de la non-violence indien, Mahatma Gandhi. C’est en effet à un couple de jeunes danseurs et chorégraphes qu’a été confiée la production : Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, tous deux formés à la Batsheva Dance Company de Tel Aviv, l’une des troupes les plus en vue du moment. Le couple qui a « apporté » ses propres danseurs n’est pas inconnu sur cette scène de Garnier où il a présenté, avec un grand succès, le ballet Pit en 2023, sur le Concerto pour violon de Sibelius, avec cette fois les étoiles et le corps de ballet maison.
Sans repères
Fait rarissime pour une première : non seulement les partis pris de la mise en scène et le choix d’un opéra intégralement dansé où l’expression corporelle – y compris et surtout pour les chanteurs et le chœur – prend le pas sur l’interprétation littérale n’ont pas été contestés mais ont été aussi acclamés. Pourtant les modifications apportées tant sur la conduite du récit (si récit il y a) que sur les choix musicaux, notamment la tessiture des chanteurs, ne sont pas minces. De prime abord très déroutante voire irritante, sans aucun repère temporel ni narratif, la pièce où ce sont les danseurs qui… mènent la danse, réussit par fasciner pour peu qu’on s’y abandonne.
Incontestablement, le spectacle est le fruit d’un travail très abouti, qui implique toute la troupe. Il s’agissait surtout pour les metteurs en scène de montrer l’actualité et l’urgence du combat contre la violence inscrite dans les corps, thématique en effet on ne peut plus à l’ordre du jour. Le spectacle, qui marque le retour du Flower power à la mode des années 70 sans verser dans la mièvrerie, se veut une expérience intérieure, dépourvu d’intrigue, de dialogues, de réels personnages, un « opératorio » qui appelle à l’action et qui vise à produire une sorte de fascination visuelle en phase avec l’hypnotisme de la musique.
Entre Einstein on the Beach (1976) et Akhnaten (1984), Satyagraha occupe une place centrale dans l’informelle « trilogie des opéras-portraits » consacrée aux grands penseurs qui ont marqué l’Histoire. Pour la première fois, Philip Glass prend ses distances avec le minimalisme et la radicalité de ses débuts, et compose pour un grand orchestre (vents, cordes et orgue électronique). Le titre de l’œuvre, qui signifie en sanskrit : « attachement ferme à la vérité » ou « force de la vérité », est aussi le titre de l’ouvrage écrit par le jeune avocat Gandhi lors de son séjour de formation en Afrique du Sud, dans les années 1900. Le sage y exprime les principes de contestation et de résistance à l’oppression par la non-violence et la désobéissance civile qui deviendront son mantra.
La Bible de l’hindouisme
Réduit à quelques pages dans le programme, le livret se compose de maximes tirées de la Bhagavad-Gītā, la Bible de l’hindouisme, sans lien direct avec les situations montrées sur scène. En principe, chacun des trois actes de l’opéra qui s’étire sur 3h30 (dont deux entractes) se réfère à un personnage historique en relation ou en affiliation avec Gandhi : Léon Tolstoï avec qui il a entretenu une abondante correspondance, le poète Rabindranath Tagore qui l’a soutenu, et enfin Martin Luther King, qui représente l’avenir de son enseignement.
Ces trois personnages charismatiques entourant Gandhi figurent bien sur scène, mais représentés par des figurants, sosies muets, figures tutélaires réduites au silence. Perchés sur une sorte de loge, ils suivent en spectateurs plus ou moins passionnés les séquences qui se déroulent à leurs pieds. Réduite à sa plus simple expression, la scénographie présente l’immense plateau de l’Opéra Garnier comme un studio de répétition d’une totale nudité, surplombé de deux sortes de loges latérales où prennent place par intermittences chanteurs et figurants. Au fond de la scène une large ouverture débouche sur l’obscurité, sorte de limbes inquiétants d’où émerge l’abondante troupe de chanteurs, danseurs, choristes.
Opéra dansé
En principe, le livret est découpé en scènes portant chacune un titre, comme « Tolstoy Farm », « Protest », « New Castle March ». Mais il n’en est pas question ici : les séquences s’enchaînent avec fluidité tandis que la musique et le chant déroulent à l’infini les maximes incantatoires de la Bhagavad-Gita avec d’infimes variations à chaque reprise da capo. Tel « Ceci est l’immuable état tranquille qui soutient même à l’heure de la mort les athlètes de l’esprit », qui revient en boucle tout au long du troisième acte.
Étroitement imbriqués sur scène au point de ne pouvoir parfois les distinguer, la troupe d’une dizaine de danseurs, les neuf solistes, et la formidable masse du chœur (très présent tout au long de l’opéra) se plient à la forme d’« opéra dansé » dont la chorégraphie fait beaucoup penser au « théâtre dansé » inventé par Pina Bausch. Notamment, au deuxième acte, la longue séquence où le chœur forme une grande ronde qui évolue d’un pas chaloupé au rythme de la musique. Pour leur part, les danseurs, quand ils ne sont pas embarqués dans une formation en triangle avec une gestuelle très percutante qui simule le rejet de la violence, sont en duos de résistance les uns avec les autres.
Violence et non-violence
À la tête de l’Orchestre de l’Opéra, le chef Ingo Metzmacher donne une version très dynamique de l’œuvre avec une grande attention portée au détail, mais crée des contrastes parfois trop marqués entre les tempi, violents au deuxième acte – un paradoxe pour cet opéra de la non-violence ! –, trop lents au troisième, au climat il est vrai nettement apaisé.
En majorité d’origine anglo-saxonne, la distribution rassemble un bouquet de jeunes et belles voix. Une des plus fortes décisions de la mise en scène a été de remplacer la tessiture de ténor (pour le personnages du narrateur Gandhi) par un contre-ténor, en l’occurrence Anthony Roth Costanzo. Avec son apparence très juvénile et la fraîcheur de sa voix pas toujours maîtrisée, l’artiste présent sur scène de bout en bout, donne une tonalité dramatique à l’opéra qui, par bien des aspects, fait penser à une Passion de Bach. Un autre changement, sans doute lié au premier, concerne le rôle dévolu au Prince Arjuna, chanté non par un baryton mais par un ténor, campé par Nicky Spence, à la stature imposante et à la belle prestance. Pour sa part, le baryton Davóne Tines allie puissance vocale et présence scénique.
Côté voix féminines : Olivia Boen et Ilanah Lobel-Torres forment un duo de sopranos bien accordées. Mais c’est l’alto Adriana Bignagni Lesca, qui impressionne le plus, sorte de prophétesse invectivant les combattants, les enjoignant au calme et à la raison.
Photo : Jonathan Kellerman
Philip Glass : Satyagraha. Avec Anthony Roth Costanzo, Ilanah Lobel-Torres, Olivia Boen, Davóne Tines, Amin Ahangaran, Adriana Bignagni Lesca, Deepa Johnny, Nicky Spence, Nicolas Cavallier. Danseurs : Alexander Bozinoff, Lorrin Brubaker, Jeremy Coachman, Jonathan Fredrickson, Marion Gautier de Charnacé, Awa Joannais, Héloïse Jocqueviel, Payton Johnson, Rachel McNamee, Mermoz Melchior, Adrien Ouaki, Ido Toledano. Chœurs (dir. Ching-Lien Wu) et Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Ingo Metzmacher. Mise en scène et chorégraphie : Bobbi Jene Smith, Or Schraiber. Décors Christian Friedländer. Costumes : Wojciech Dziedzic. Lumières : John Torres. Dramaturgie : Jacob Mallinson Bird. Palais Garnier, 10 avril 2026. Représentations suivantes : 14, 16, 21, 24, 26, 30 avril et 3 mai.



