A l’Opéra Bastille jusqu’au 12 mai

Roméo et Juliette repasse par la Bastille

L’Opéra Bastille reprend avec un grand succès la version de Rudolf Noureev du ballet mythique sur la musique de Prokofiev. Eblouissant.

Roméo et Juliette repasse par la Bastille

D’emblée on est sidéré par le déploiement de fastes et l’intensité du spectacle qui s’ouvre sur l’immense plateau de la Bastille. Si elle porte l’empreinte chic, choc et un rien kitsch des années 1984 où elle fut créée, l’éblouissement de la version de Roméo et Juliette par Rudolf Noureev ne pâlit pas. Pièce fétiche des tournées mondiales de la troupe de l’Opéra de Paris, cette vision du ballet mythique sur la musique de Prokofiev, que le ballet de Brno (Tchécoslovaquie) donna pour la première fois en 1938, est reprise régulièrement sur la scène de la Bastille où elle attire à coup sûr un public nombreux.

En fait, le danseur vedette d’origine russe, exilé en Occident, offre dès 1977 sa propre vision de l’œuvre au London Festival Ballet. Moyennant quelques aménagements, il la remet sur le métier dès sa nomination au ballet de L’Opéra Garnier (à l’époque unique salle de l’opéra de Paris) dont il prend la direction en 1983. Abandonnant ce rôle qui lui collait à la peau, il le confie à Patrick Dupond en duo légendaire avec Monique Loudières.

Dans cette nouvelle version, non seulement la chorégraphie mais aussi le déroulement très fluide des tableaux contribuent à une atmosphère très cinématographique, avec des clins d’œil aux films sur la même thématique de l’époque, entre autres West Side Story (1957) et Roméo et Juliette de Zeffirelli (1968). Les décors et costumes fastueux, inspirés à Ezio Frigerio par des tableaux et des fresques de la Renaissance italienne, notamment Botticelli, donnent un lustre incomparable à la scène. Remarquable également, le travail des lumières et des tableaux de fond de scène place chacun des trois actes dans une tonalité différente mais toujours picturale.

Astucieuse, l’adoption d’une palette chromatique particulière à chacun des clans en présence permet d’identifier facilement les nombreux protagonistes. Car dans cette histoire, tout est affaire d’appartenance ou d’affidation à l’une des deux familles recuites de haines ancestrales qui s’affrontent dans la vieille ville de Vérone. Couleur rouge pour les Capulet (celle de Juliette), vert pour les Montaigu (celle de son amoureux), on s’y retrouve sans le secours de la parole dans le tumulte des affrontements, provocations, coups durs qui émaillent le récit.

Energie communicative

Si on peut reprocher à Noureev un goût pour le tape-à-l’œil, on ne peut certes pas le taxer de mièvrerie. Sa chorégraphie insiste en effet sur le côté morbide voire macabre de la tragédie immortalisée par Shakespeare. Dès le lever de rideau, apparaissent quatre créatures encapuchonnées portant des masques de mort qui jouent aux dés en pariant sur leurs prochaines proies. Puis une charrette recouverte de cadavres traverse le plateau comme un cortège funèbre : ainsi la fin tragique s’inscrit dès le début de la pièce. Ces mêmes silhouettes reviendront au dénouement quand la boucle de la tragédie sera bouclée sur la mort des deux amants. Entretemps, grâce à une grande expressivité, le ballet déroule ses trois actes pleins de bruit et de fureur, de truculence et de tendresse, de scènes de bal et de corps-à-corps, de pantomimes burlesques (avec la nourrice de Juliette) et d’étreintes enfiévrées, toujours porté par une troupe à l’énergie juvénile communicative.

Moins probantes en revanche les scènes de rêve ou celle du stratagème fomenté par Juliette avec Frère Laurent, complice des deux amants maudits. Deux tableaux se déroulent simultanément sur scène : côté cour, la feinte qui consiste à faire passer Juliette pour morte alors qu’elle n’est qu’endormie, tandis que côté jardin, dans la chambre de Juliette, la concrétisation de ce plan : ses parents et Roméo croient Juliette réellement morte. Mais qu’importe, l’émotion submerge et la douleur des parents autant que celle de Roméo est palpable. Débordante d’émotion également, la scène finale où Roméo étreint et fait tournoyer en vain le corps inerte de Juliette, telle une poupée de chiffon.

Si le couple d’étoiles qui danse les rôles-titres alterne au fil des représentations, les autres rôles sont fixes. Les deux étoiles que nous avons vues offrent un duo remarquablement accordé. Tout en légèreté et en grâce, Sae Eun Park brille dans le rôle de Juliette avec la même ardeur qui l’avait fait sacrer étoile en 2021. Face à elle, Paul Marque campe un Roméo touchant, plein de douceur et d’élégance. Mais autour d’eux les première danseuses et danseurs, et le corps de ballet ne sont pas en reste, transmettant au spectacle une tonicité tantôt festive, tantôt fatale.

Dans la fosse, l’Orchestre de l’Opéra national de Paris a sa part dans la réussite du spectacle. Avec à sa tête le jeune chef américain Robert Houssart qui dirige avec beaucoup d’allant et rend justice aux aspects chatoyants de la partition de Prokofiev, tour à tour envoûtante, percutante, intimiste.

A l’opéra Bastille, les 14, 16, 17, 24, 25, 26, 27, 28, 30 avril et 4, 6, 7, 9, 12 mai, http://www.operadeparis.fr
Chorégraphie : Rudolf Noureev. Direction musicale : Robert Houssart. Décors et costumes : Ezio Frigerio. Lumières : Vinicio Cheli
Avec les étoiles, les première danseuses et danseurs, le Corps de Ballet de l’Opéra de Paris.
Orchestre de l’Opéra national de Paris

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de...

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