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Seuls, chemin, texte et peintures de Wajdi Mouawad

par Corinne Denailles

Genèse d’un spectacle

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Décidément Wajdi Mouawad ne fait rien comme tout le monde. Généralement quand un écrivain publie le texte d’une pièce de théâtre, on a entre les mains, à strictement parler, un texte avec ses disdascalies et ses répliques, rien de plus. Jusque là même Mouawad se pliait à cet usage assez répandu, quoiqu’il lui en coûtât. Car quand on sait comment il travaille, on devine que cette démarche banale pour la plupart relève presque de l’épreuve pour lui. C’est qu’il appartient à cette catégorie rare d’écrivains/metteurs en scène qui écrivent au fil du travail de plateau avec les acteurs. Si bien que le texte, matériau du spectacle vivant, est toujours en chantier, toujours susceptible d’aménagements, de proliférations ou des coupes. Publier devient alors une sorte d’arrachement qui rejette le texte du côté de l’inanimé, en fixe définitivement les limites.

Sur les traces d’Ulysse

Avec son dernier spectacle Seuls (voir article du 12 novembre 2008), on comprend, à la lecture du livre, que la publication du seul texte aurait été une infidélité au spectacle comme amputé de l’essentiel, tant les images y ont d’importance. Pour compenser cette béance, Wajdi Mouawad a reconstitué scrupuleusement pour nous, et pour lui, la genèse de cette création singulière au terme de laquelle le texte s’offre à la lecture, comme un aboutissement naturel. En sous-titre : chemin, texte et peinture et en exergue une phrase de Du Bellay, « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… ». Comme toujours Wajdi Mouawad navigue dans les eaux troubles de son imaginaire tel Ulysse à la recherche de sa patrie. Et d’embarquer le lecteur dans ce beau voyage de création, qui est en lui-même création à part entière, dans sa formulation et sa présentation. La mise en page joue un rôle essentiel, organise pour le lecteur l’abondance des matériaux, comme une mise en scène, jouant de la typographie, des couleurs et des images. D’abord les premiers indices sont réunis à partir desquels les fils de la pelote vont se dérouler dans plusieurs directions. Au départ le désir vague et précis à la fois de faire autrement que d’habitude : « Pour cela il faut une aventure. Il faut partir sur la lune. Il faut tomber de haut. Il faut mourir, casser l’outil qui nous a permis de survivre jusque-là, il faut le haïr, le tuer même… » De page en page, on sent l’écrivain à l’écoute de lui-même et des autres, à l’écoute des mots qui font écho, de la sensation juste ; régulièrement des points d’étapes viennent ponctuer l’avancement des choses. On y découvre les liens intimes de l’écrivain et du spectacle à venir, qui est vécu comme une entité, une personne qui est là tapie dans l’ombre. La première pierre de l’édifice a été l’idée de la nécessaire polyphonie de l’écriture. Ensuite, des éléments apparemment disparates (un tableau de Rembrandt, la rosace de la cathédrale de Saint Etienne, un zoo, des photomatons, Robert Lepage, Persée, la mise en équation du Retour du fils prodigue, etc.) peu à peu prennent sens et le récit embryonnaire se construit et s’étoffe. La démarche est un mélange de procédés psychanalytiques et créateurs qui s’appuie sur les associations d’idées passés au filtre d’un questionnement inlassable qui redistribue les cartes. Il ne faudrait d’ailleurs rien citer de tous ces éléments car la citation hors contexte est exactement antinomique du principe d’écriture de ce livre unique.
Wajdi Mouawad réussit, non sans humour, à entrouvrir un peu pour le lecteur les mystères des processus créatifs, recomposés avec talent pour nous, car la vérité brute ne se donne pas à entendre ; l’art est un « mensonge qui dit la vérité ». Un beau voyage en vérité.

Seuls, chemin, texte et peintures de Wajdi Mouawad. Léméac/actes Sud, 2008. 189 p. 25 €.

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