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Critiques / Opéra & Classique

Scriabine l’aventurier

par Christian Wasselin

Varduhi Yeritsyan interprète avec feu l’intégrale des sonates pour piano de Scriabine à l’Amphithéâtre Bastille.

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L’Histoire de la musique n’a pas de sens et il serait vain d’attendre une quelconque explication du mystère de l’art dans la marche en avant du temps. Elle est cependant jalonnée de compositeurs qui font figure d’aventuriers tant ils sont allés explorer des continents où nul avant eux n’avait osé mettre le pied ; loin de se laisser porter par le flux de cette Histoire, ils ont voulu aller voir ailleurs. Certains comme Monteverdi ou Schoenberg ont tracé des voies nouvelles, d’autres comme Berlioz sont restés des personnalités fulgurantes ; d’autres encore, tel Alexandre Scriabine (1872-1915), continuent de faire figure d’illuminés. Pourtant, à l’écoute des dix sonates pour piano qu’il nous a laissées, on se rend compte combien ce musicien fut un inventeur.

Né un an avant Rachmaninov, dont il fut le condisciple au Conservatoire de Moscou, Scriabine écrivit d’abord quatre sonates en plusieurs mouvements (dont seules les Première et Troisième comportent les quatre parties attendues) qui sont bien moins héritières de Chopin, lorsqu’on les écoute, qu’on le dit un peu partout. Seule la Deuxième, à la rigueur, porterait cette empreinte. La Première s’abîme peu à peu dans la lenteur et s’achève sur un mouvement intitulé « Funèbre » sans équivalent ailleurs. La Troisième comporte un épisode grinçant, mais Scriabine laissera très vite les sarcasmes à Prokofiev. La Quatrième est à la fois lyrique et parfois bizarrement chaloupée (on oserait presque dire jazzy), mais dès la Cinquième, foudroyante et lisztienne, Scriabine chamboule sa manière de concevoir et de faire. Ses sonates seront désormais en un mouvement, avec des codas abruptes qui n’en sont pas et laissent l’auditeur médusé, ravi et perdu à la fois.

Une forme en train de naître devant nous

Les cinq dernières sonates datent de 1911-1913. Elles sont chacune portées par un mouvement irrésistible et faites de superpositions de motifs et de rythmes, avec des moments exaltés et de grandes chutes de dynamique. Elles frappent par le luxe de leurs harmonies et la beauté sonore qui en procède. Les partitions sont pleines d’indications en français (« le rêve prend forme », « l’épouvante surgit »), et certes l’enchaînement imprévu des accords pourra évoquer ici ou là Debussy (dans les Sixième et Septième Sonates). Mais Scriabine se frotte avec gourmandise à l’atonalité, une atonalité qui n’a rien de desséchant, qui est au contraire la promesse de miroitements et d’étrangeté. Ces sonates ont quelque chose du poème et non plus seulement de la forme cultivée pour elle-même. Rien de systématique chez le sensuel et mystique Scriabine : on rêve en imaginant ce que serait devenue la musique s’il avait eu l’influence de Schoenberg et de ses disciples.


Concentrée, véhémente et subtile, Varduhi Yeritsyan habite ces partitions exigeantes de toute sa personnalité. Elle a bien fait, au fil des deux soirées organisées à l’Amphithéâtre Bastille, de donner d’abord les cinq sonates impaires, puis les cinq sonates paires, de telle manière que l’auditeur se rende compte dès le premier soir de l’itinéraire du compositeur.

On peut être rétif à cette habitude qui consiste à faire dire des textes plus ou moins en rapport avec un programme musical. Après tout, la musique est la musique, la littérature est la littérature : Pasternak peut-il éclairer Scriabine ? la musique se dévoiler à l’approche des mots ? (Les concerts dans les musées souffrent du même artifice voulu par des historiens un peu trop comparatistes.) Mais il est toujours possible d’écouter ces textes pour eux-mêmes (ici, ils sont signés Anna Akhmatova, Maiakovski, Mandelstam, Zamiatine, Leonide Andreiev, voire Scriabine lui-même) quand lorsqu’ils sont dits par la belle voix grave de Pascal Greggory (le premier soir), surtout lorsqu’ils sont animés, chahutés, dits au piano par Olivier Py (le second soir).

photos : Varduhi Yeritsyan (dr) et Alexandre Scriabine (dr).

Alexandre Scriabine : les dix sonates pour piano. Varduhi Yeritsyan, piano ; Pascal Greggory et Olivier Py, récitants. Amphithéâtre Bastille, les 4 et 5 juin.

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