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Critiques / Opéra & Classique

Da gelo a gelo de Salvatore Sciarrino

par Caroline Alexander

Splendeurs codées d’un impossible amour

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Une musique qui hypnotise, des images qui font tanguer l’imaginaire, de l’amour comme il n’y en a que dans les contes : la création française du dernier opus de Salvatore Sciarrino au Palais Garnier, Da gelo a gelo, constitue le plus étrange et le plus beau spectacle à découvrir depuis longtemps.
De Sciarrino, grand nom de la musique contemporaine qui fête cette année ses 60 étés, on pourrait dire qu’il est l’homme qui depuis 30 ans force nos oreilles à une autre écoute du chant, de l’alliance de la voix et du texte. Avec lui, les sons prennent leur envol vers des terres inexplorées. Comme s’il dévidait un fil qui se mettrait à voler tout seul, s’échapperait en spirales, danserait sur des crêtes, happerait des cris d’oiseaux, s’imprègnerait de froissement d’ailes.

Une tapisserie pointilliste de mots et de notes

Chimiste et alchimiste de la matière sonore, le compositeur italien invente une musique qui semble jaillir d’ailleurs, de demain ou de toujours et qui agit sur sens comme un envoûtement. Grand amateur du Japon depuis ses plus jeunes années, de sa littérature comme de son théâtre, Sciarrino y a puisé le suc de son inspiration pour ce Da gelo a gelo – littéralement, Du froid au froid - . Thème et texte sont tirés du Journal de la poétesse du 11ème siècle Izumi Shibiku qui narre à l’aide de courtes phrases son impossible amour avec le prince Atsumichi., relation interdite et d’emblée vouée à l’échec. Cent scènes, soixante cinq poèmes calqués sur la forme des « haïkus » traditionnels (trois ou quatre lignes au rythme particulier), forment la trame d’un récit qui ressemble à une tapisserie pointilliste de mots et de notes. Sciarrino les a traduites en italien puis habillées de psalmodies et de stridences de coloration nipponne. Avec ses rites, ses codes, ses silences et ses non-dits en parfaites symétries. Dans un très bel espace en plan incliné, se délimitent, côté jardin, le domaine d’Izumi, et côté cour, celui du Prince. Ils s’écrivent leur passion sur des lettres que leurs pages vont porter de l’un à l’autre. Quand l’un d’eux lit en silence, l’autre chante son message. Les amants se rencontrent, s’étreignent puis se séparent. A jamais. Il ne s’est rien passé. C’est la vie.

Mesurer le pouls, les langueurs, l’érotisme

La chorégraphe Trisha Brown avait déjà mis en scène le précédent opéra de Sciarrino Luci mie traditrici à La Monnaie de Bruxelles. Elle sait en mesurer le pouls, les langueurs et l’érotisme. Izumi (la mezzo polonaise Anna Radziejewska) et son Prince (le baryton basse allemand Otto Katzameier) dansent autant qu’ils chantent leurs rôles, tous deux totalement investis dans leurs spirales vocales, leurs poses et leurs étreintes. La servante-nourrice de la mezzo roumaine Cornelia Oncioiu, le page du ténor allemand Felix Uehlein et celui du magnifique contre-ténor Michaël Hofmeister, relient et accompagnent les froides saisons de leur impossible amour

C’est un orchestre rompu aux musiques d’aujourd’hui, le Klangforum Wien, formation de solistes virtuoses, l’équivalent viennois de notre Ensemble Intercontemporain, avec ses flûtistes qui parlent dans leurs instruments qui porte au niveau d’excellence la partition de Sciarrino. La direction pointilleuse et inspirée du jeune Tito Ceccherini prouve à quel point il connaît et aime cette musique-là.

Le tout est d’une beauté rare. A ne pas rater.

Da gelo a gelo de Salvatore Sciarrino, commande coproduction de l’Opéra National de Paris, du Grand Théâtre de Genève et des Schwetzinger Festspiele. Création en France. Orchestre du Klangforum Wien, direction Tito Ceccerini, mise en scène et chorégraphie Trisha Brown, décors Daniel Jeanneteau, costumes Elizabeth Cannon, lumières Jennifer Tipton. Avec Anna Radziejewska, Cornelia Oncioiu, Felix Uehlein, Michael Hofmeister, Otto Katzameier.
Opéra National de Paris – Palais Garnier – les 23, 29 & 31 mai, 2, 5, 8 juin à 20h, le 10 juin 14h30 – 08 92 89 90 90

Pour en savoir plus : à lire et étudier, l’analyse du musicologue Gianfranco Vinay Quaderno di Strada de Salvatore Sciarrino (édition Michel de Maule) qui offre introduction et panorama fouillés de la dramaturgie musicale du compositeur (140 pages – 18€)

Photos : Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

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