Le Menteur de Pierre Corneille

Une adaptation réussie

Le Menteur de Pierre Corneille

Les comédies de Corneille sont peu connues, en tout cas moins que ses tragédies. C’est pourtant par là qu’il a commencé sa carrière de dramaturge avec Mélite, La Place royale, Le Menteur (1644), dont le sujet est emprunté à l’écrivain espagnol Alarcon, et La suite du Menteur (1645).
Le jeune écervelé et fringant Dorante, à peine ses études achevées, n’a qu’une idée, quitter sa province pour succomber délicieusement aux attraits de la vie parisienne.
Fanfaron, dandy avant l’heure, vantard et fier de sa virtuosité de menteur accompli, le héros du Menteur n’est pas de la trempe des grandes figures balzaciennes, Lucien de Rubempré ou Rastignac, poète naïf et arriviste ambitieux. Dorante est juste un libertin futile qui prend peut-être plus de plaisir à jouer au funambule sur le fil de ses mensonges qu’à la séduction qui ne serait qu’un terrain de jeu. Matamore à l’occasion, il se vante d’exploits héroïques imaginaires pour se faire valoir. Plus il s’enferre dans des mensonges invraisemblables pour échapper aux précédents, plus l’exercice est acrobatique et plus il jubile de ses roublardises.
Si le Dom Juan de Molière n’est pas encore né, celui de Tirso de Molina (1630) était déjà célèbre en 1644. Corneille met Dorante dans la même situation que l’abuseur de Séville quand, pour se sortir d’une impasse provisoire, il promet l’amour simultanément à deux coquettes, allant de l’une à l’autre jurer son amour et sa bonne foi. A ceci près que chez Tirso de Molina Thisbé et Aminte sont des paysannes (comme ce sera le cas chez Molière). Corneille se parodie lui-même avec les déclamations pseudo-tragiques de Géronte, Serge Noël, touchant dans ce rôle de père affectueux, dépassé, accablé par l’immoralité de son fils qui fait écho au Cid.
La mise en scène de Marion Bierry est au diapason de la fantaisie de cette comédie baroque qu’elle a adaptée en lui adjoignant des scènes de La Suite du menteur, en transposant le tout à la fin de la Révolution et en insérant avec le plus grand naturel des musiques d’Offenbach et de Strauss, des airs de Trénet et de Barbara. Deux paravents plantés de chaque côté de la scène suffisent au jeu de masques, aux multiples entrées et sorties des personnages qui s’évitent ou se cherchent.
Les comédiens sont tous excellents. Alexandre Bierry incarne Dorante avec grand talent. Il domine la petite scène du Poche de sa haute stature et joue de cet effet de disproportion pour accentuer son ascendant sur son entourage sans jamais se départir de son meilleur sourire. Benjamin Boyer interprète Cliton, son valet, à travers qui on devine en germe Sganarelle ou Figaro. Valet bonhomme, tout en rondeurs, qui s’épuise à suivre le rythme effréné de son maître. Même en retrait d’une scène il affirme sa présence, exprimant d’un regard, d’une mimique ou d’un geste son incrédulité, son indignation, son admiration, son étonnement. Tantôt il se laisse prendre aux pièges de mystifications bien ficelées, à la limite de la morale, tantôt il tire Dorante par la manche pour tenter de freiner cette imagination au galop qui l’effraie. Brice Hillairet campe un amoureux dépité toujours en retard d’une mesure, en proie à une nervosité fébrile ; son personnage ne fait pas le poids face au virevoltant Dorante. Les deux coquettes (Anne-Sophie Nallino et Mathilde Riey), qui ne sont pas des sottes, donnent bien du fil à retordre à ce jeune séducteur sans scrupules.
Le spectacle distille une légèreté facétieuse qui évoque tout ensemble la commedia dell’arte, une opérette ou un pur marivaudage avant l’heure. Un spectacle musical enlevé, réjouissant et futé.

Le Menteur de Pierre Corneille. Adaptation et mise en scène Marion Bierry. Avec Alexandre Bierry, Benjamin Boyer (en alternance avec Thierry Lavat), Brice Hillairet, Anne-Sophie Nallino, Serge Noël, Mathilde Riey. Décor, Nicolas Sire. Costumes, Virginie Houdinière. Lumières, Laurent Castaingt. A Paris, au Poche-Montparnasse à 21h. Durée : 1h40.
http://www.theatredepoche-montparnasse.com

© Pascal Gély

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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