Le Requiem de Verdi à la Philharmonie de Paris le 30 mai
Une très grande messe des morts
En 2026 comme en 2002, Daniele Gatti emmène au ciel de la musique la Messa da requiem de Verdi. Et nous offre bien plus qu’un concert réussi : un accomplissement.
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- 31 mai
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IL FAUT ENCORE UNE FOIS FAIRE APPEL À QUELQUES SOUVENIRS : au Théâtre des Champs-Élysées, les 3 et 5 février 2022, à la tête de l’Orchestre national de France, mais aussi du Chœur de Radio France et du Chœur de l’Armée française, Daniele Gatti dirigeait un Requiem de Verdi exemplaire. Quatre ans plus tard, le revoici abordant la même œuvre, cette fois à la Philharmonie de Paris, en compagnie de l’Orchestre de la Staatskapelle de Dresde dont il est le chefdirigent depuis 2024. Il est singulier qu’on ait pu entendre une semaine plus tôt, dans la même Philharmonie, un autre Requiem de vastes dimensions, celui de Berlioz, sous la direction de Philippe Jordan* ; et si comparaison n’est pas raison, indépendamment des qualités propres de chacune des partitions, il était éclairant de voir et d’entendre comment les forces musicales seraient disposées par Daniele Gatti dans cette salle qui n’est pas exempte de pièges acoustiques.
Des fanfares cisaillantes
Nous avions été étonnés par le relativement petit nombre de choristes réunis par Philippe Jordan, nous privant notamment des nuances piano et pianissimo auxquelles peut atteindre un vaste chœur. Avec Daniele Gatti, c’est tout autre chose : les membres du Chœur de l’Orchestre de Paris occupent non seulement une partie des sièges situés au-dessus de l’orchestre (les ténors et les basses) mais s’installent également derrière celui-ci, sur la scène (les voix de femmes), ce qui permet une souplesse toute particulière lors des moments d’intimité ou d’éclat.
Le Requiem de Verdi par ailleurs, certes à un moindre degré que celui de Berlioz, fait appel à une spatialisation des instruments de cuivre. Il est d’ailleurs instructif à cet égard de se rappeler que la partition de la Grande Messe des morts de Berlioz fut publiée par Ricordi, l’éditeur de Verdi : le compositeur italien a pu la lire et, par certains côtés, en prendre le contre-pied. Le Dies irae de Berlioz, ainsi, commence dans une douceur archaïque et procède par crescendos successifs, là où celui de Verdi déchaîne immédiatement sa violence ; dans le Tuba mirum, les fanfares de Berlioz éclatent à la faveur d’un mi bémol majeur majestueux, alors que Verdi les fait retentir d’abord de loin. Il n’empêche : la mise en place des cuivres, si elle indispensable et toujours redoutable chez Berlioz, ne doit pas être négligée chez Verdi. Comme au Théâtre des Champs-Élysées, malgré la taille bien plus imposante de la Philharmonie, Daniele Gatti n’hésite pas à les installer aux quatre coins de la salle – et obtient un résultat confondant de précision.
La douceur d’une grande voix
C’est évidemment dans sa continuité qu’il faut goûter ce Requiem, qui renouvelle l’exploit de 2022. Le velouté des cordes de Dresde, la présence des hautbois et des bassons, l’alacrité des percussions (et ce spectaculaire cimbasso, typique du Verdi de la maturité !), tout permet à Daniele Gatti de faire respirer la musique et d’en garantir la transparence, de faire entendre des détails qui avec d’autres seraient perdus dans le grand flux. Il suffit d’écouter le Rex tremendae, avec ses forts contrastes dynamiques, pour mesurer le relief obtenu par le chef. Il est vrai que le vaste chœur réuni, on l’a dit, permet des unissons tour à tour ineffables ou impitoyables, comme une seule et même grande voix qui supplierait ou serait frappée d’effroi : le sublime et consolateur Agnus dei en témoigne avec éloquence. Et même dans les moments où l’inspiration du compositeur fléchit (l’entrée des solistes au moment du Kyrie, le Sanctus, la fugue du Libera me), l’autorité du chef maintient la tension de l’ensemble. Cette maîtrise est bien sûr le fruit d’une longue fréquentation de Daniele Gatti avec l’œuvre de Verdi, et si l’on osait une autre comparaison, le Requiem du compositeur italien sonne sous sa baguette avec la même évidence que celui de Berlioz, autrefois, sous la direction d’un Colin Davis.
Réunir quatre solistes jouant (qu’on le veuille ou non) leur personnage tout en communiant avec le chœur et l’orchestre, est toujours un exercice délicat. Le rayonnant Michael Spyres de 2022 a laissé la place, ici, à un Benjamin Bernheim claironnant, qui nous fait patienter jusqu’à l’Hostias pour trouver la couleur et le style qu’on attend de lui. A contrario, Elīna Garanča, d’un tempérament très différent de Marie-Nicole Lemieux, impose dès les premières mesures sa belle voix de mezzo qui semble soutenir à elle seule le quatuor des solistes. Les deux autres étaient déjà sur le plateau en 2022. Riccardo Zanellato a l’allure d’un Philippe II un peu désabusé, comme s’il faisait le constat de la fin des Temps. Quant à Eleonora Buratto, sonore mais sans débordement, elle aborde le Libera me final comme une grande scène lyrique, quelque part entre Aida et Desdemona. Au moment où elle reprend les mots « Requiem æternam dona eis », les choristes eux-mêmes, oubliant leurs cahiers de musique, se joignent à sa prière, poignante entre toutes (notons que Daniele Gatti dirige ici sans partition). Et ses dernières syllabes (« Libera me, Domine, de morte æterna ») ont tout de l’imploration murmurée, chapelet à la main, par une pénitente sicilienne venue du fond des âges.
* Philippe Jordan sera le prochain directeur musical de l’Orchestre national de France, à partir de septembre 2027, poste occupé par Daniele Gatti de 2008 à 2016.
Illustration : Daniele Gatti (Markenfotografie) ; Giuseppe Verdi (dr). Verdi dirigeant son Requiem en 1874 à l’Opéra-Comique de Paris (dr)
Verdi : Messa da requiem. Eleonora Buratto, soprano ; Elīna Garanča, mezzo-soprano ; Benjamin Bernheim, tenor ; Riccardo Zanellato, basse ; Chœur de l’Orchestre de Paris (dir. Richard Wilberforce), Sächsische Staatskapelle Dresden, dir. Daniele Gatti. Philharmonie de Paris, 30 mai 2026.



