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René Gonzalez

par Dominique Darzacq

Mort d’un passeur

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Dire qu’avec la disparition de René Gonzalez, survenue dans la nuit du 18 au 19 avril, le monde du théâtre est en deuil, excède le lieu commun tant il est vrai qu’il fut, pendant plus de trente ans, une de ces chevilles ouvrières sans qui les bâtisseurs de rêves - c’est ceux-là qu’il aimait - n’auraient pu donner corps à leurs chimères.
Directeur du Théâtre Vidy à Lausanne depuis 21 ans, il a fait du « Théâtre au bord de l’eau » une plaque tournante du meilleur de la création européenne, un foyer de vive création allumé au feu d’une passion curieuse et attentive à toutes les utopies artistiques. C’est dire qu’ils sont nombreux les artistes qui, aujourd’hui, pleurent « Gonzalo du lac » comme il se nommait lui-même et parmi eux, l’auteur metteur en scène Joël Jouanneau qu’il appelait son frère. Une amitié scellée en 1974 à Saint Denis, au moment où René Gonzalez cesse d’être le comédien Philippe Laurent pour devenir le directeur du Théâtre Gérard Philipe. L’un et l’autre s’épaulant sur leurs chemins respectifs.

Nommé au pied levé et un peu à son corps défendant, mais mû par un solide sens du défi et la conviction « que la poésie est à la fois inutile et indispensable », René Gonzalez va se prendre vite au jeu, inaugure en fanfare sa direction du TGP avec Les Peines de cœur d’une chatte anglaise, une féérie masquée d’Alfredo Arias. Et, avec la fougue du missionnaire, il fera du théâtre qu’il dirige un pôle d’excellence avec, en exergue de son action et de ses choix, ces vers de René Char « Tout ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard, ni patience ». Du TGP Saint-Denis à Vidy, en passant par Bobigny, il n’en démordra plus, parcourant sans cesse le monde, à l’affût d’espèces en voie d’apparition, faisant de ses tréteaux des tremplins.

Dans les années 80, la révélation de Michel Hermon chanteur, d’Anna Prucnal, c’est à lui qu’on le doit, de même celle des mirobolants patchworks vocaux de Giovanna Marini et de son quatuor. Lui encore qui poussa Joël Jouanneau à signer sa première mise en scène professionnelle ( La Dédicace de Botho Strauss avec Jacques Denis). « Parce que pour brûler les planches, le meilleur combustible reste l’acteur », il fut souvent le moteur de ses choix. Ce furent pour La Bête dans la jungle mis en scène par Alfredo Arias, Delphine Seyrig et Sami Frey, Emmanuelle Riva pour Remagen et Les Fausses confidences, ce sera Isabelle Huppert pour Orlando mis en scène par Bob Wilson, Michel Piccoli et Nada Strancar pour John-Gabriel Borkman, et, tout récemment aussi, pour Jean-Quentin Châtelain Ode maritime, pour ne citer qu’une poignée de spectacles mémorables.

« C’est maintenant qu’on va mesurer tout ce qu’il a apporté avec son côté flibustier » explique, en lui rendant hommage, son adjoint René Zand. Aventurier, oui, curieux de l’inconnu autant que fidèle, ouvrant régulièrement les portes de son théâtre à Claude Régy , Peter Brook , Omar Porras, Luc Bondy, Jacques Lassalle, Heiner Goebbels, Dan Jemmett, James Thiérrée, et bien sûr Joël Jouanneau.

Exilé volontaire, heureux de faire à Lausanne ce que la France ne lui avait pas permis de faire, c’est par les spectacles qu’il produisait ou coproduisait, dont beaucoup furent couronnés par le Syndicat de la critique, que nous avions régulièrement de ses nouvelles.

« Ce qui aimante mon énergie, c’est le vertige de ce que j’ignore, cette projection vers cet inconnu qui se traduit en terme de désir et donc de vie » se plaisait-il à dire. Sa vie, c’était le théâtre, et Vidy son point d’ancrage qu’il quittait parfois pour sa maison des Cévennes où il se ressourçait en montant des murets et en lisant René Char. Un passeur passionné, amoureux des artistes, tel fut René Gonzalez qui, avec les armes de l’humour et l’amour du théâtre, se battait depuis cinq ans contre le cancer. Les crabes ont eu raison de lui, les sales bêtes !

Photo : Mario del Curto

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