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Critiques / Opéra & Classique

Le Schumann éclatant de Dana Ciocarlie

par Christian Wasselin

Le temps d’un récital à la salle Gaveau, dans le cadre du festival La dolce volta, Dana Ciocarlie revient à son Schumann bien-aimé.

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ON SE SOUVIENT DU VASTE CYCLE de récitals donnés par Dana Ciocarlie dans le théâtre byzantin du palais de Béhague, étrange et fantastique demeure de l’ambassadeur de Roumanie à Paris. Un cycle étalé sur plusieurs années (de 2012 à 2016) qui a permis à la pianiste de jouer et d’enregistrer l’intégrale de la musique pour piano seul de Schumann (en laissant de côté, comme elle l’explique elle-même, les œuvres écrites pour cet instrument hybride qui a nom piano à pédalier). Cette intégrale, disponible depuis 2017*, fait suite à celles de Reine Gianoli (Adès) et de Karl Engel (Valois) qui datent de plusieurs décennies, l’une et l’autre frustrantes pour des raisons diverses (pourquoi des Novelettes aussi laborieuses chez Engel ?), à celle, méconnue, d’André Krust (Bnl/Cyrius), à celle de Jörg Demus (Nuova era) et, plus proche de nous, à celles de Valéry Sigalévitch (Polyphonia) et d’Éric Le Sage (Alpha), en attendant l’achèvement de l’intégrale très prometteuse de Florian Uhlig (Hännsler).

Dana Ciocarlie, avant de se lancer dans cette entreprise, avait consacré un grand nombre d’émissions au compositeur, sur France Musique, en compagnie de Jean-Pierre Derrien. Son Schumann, elle l’a médité, elle l’a mûri, elle en a percé les ombres, ou plutôt elle en a cultivé ce qu’elle appelle les clairs-obscurs dans un texte on ne peut plus personnel qui accompagne le coffret. Nous ne reviendrons pas ici sur cet enregistrement qui est en soi un chef d’œuvre discographique, l’aboutissement d’une immersion sympathique, au sens très fort du terme, dans le télescopage des humeurs schumaniennes, dans cette Sehnsucht qui piège toujours la forme et nous fait entendre des voix venues d’ailleurs.

Fièvres et béances

Le temps d’un récital, toutefois (mais bien d’autres devraient suivre, on n’abandonne pas Schumann après avoir vécu aussi près de lui pendant tant de saisons !), Dana Ciocarlie est revenue à son compositeur de prédilection, salle Gaveau, dans le cadre du festival organisé par la maison de disque La dolce volta. Tout commence par le Carnaval de Vienne, qui, contrairement à ce que son titre laisserait supposer, et contrairement à des œuvres comme les Papillons, les Davidsbündlertänze ou bien sûr le Carnaval opus 9, n’est pas à proprement parler un carnaval, si l’on entend par là une juxtaposition fantasque de pages brèves et d’atmosphères changeantes. Il s’agit d’une manière de sonate avec son Allegro introductif, son Finale et, entre les deux, une Romance, un Scherzino et surtout un tempétueux Intermezzo qui fait partie des pages les plus fiévreuses de Schumann, le Schumann perdu dans la nuit à la recherche de l’impossible. On goûte le piano toujours souple de Dana Ciocarlie, dont les noirceurs ne sont jamais noyées dans la pédale, ce qui permet aussi des contrastes tranchés, des béances qui sont de vraies surprises, un jeu sur la dynamique.

Suit l’Arabesque, jouée avec une délicatesse ailée, page écrite par Eusébius (le Schumann rêveur et contemplatif) qui cède la place, dans la Première Sonate, à Florestan (le Schumann impétueux et survolté), même si Eusebius parvient à se nicher dans la tendresse de l’Aria. Cette sonate, Dana Ciocarlie la réinvente quasiment devant nous, en révélant, par la vigueur de son approche, toutes les articulations, c’est-à-dire à la fois les enchaînements et les ruptures, du premier mouvement : un portique solennel, puis un Allegro vivace martelé, soutenu par un obsédant rythme de galop. Ce vaste mouvement, à la fois haletant et maîtrisé, muni d’une fausse coda qui tout à coup relance la musique, est l’un de ceux où Schumann a réussi à conjuguer les sautes d’humeur de son tempérament et la conquête de la grande forme. Du crépitant Scherzo et intermezzo, d’un profil aussi déhanché que la cinquième des Kreisleriana, enfin du Finale, d’une conception bien plus chahutée que celui du Carnaval de Vienne, Dana Ciocarlie nous livre les hallucinations sans jamais rien céder au souci de l’architecture qui est peut-être l’un des grands mots de son interprétation.

* 13 CD La dolce vita.

Illustration : Dana Ciocarlie (dr)

Schumann : Carnaval de Vienne, Arabesque, Première Sonate. Dana Ciocarlie, piano. Salle Gaveau, 7 décembre 2019.

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