A la Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 15 novembre

Le Roi Lear, de Shakespeare, par Mathieu Coblentz

La troupe Théâtre Amer propose une version resserrée et actualisée du drame shakespearien vu comme un conte philosophique sur un roi mis à nu.

Le Roi Lear, de Shakespeare, par Mathieu Coblentz

Pauvreté des moyens, richesse de l’expression scénique. C’est sur cette dichotomie que repose la vision de Mathieu Coblentz du Roi Lear, servie par les sept comédiens/musiciens de sa troupe Théâtre Amer, installée à Lorient, qui promeut un « théâtre populaire, exigeant et joyeux ». Sept interprètes en tout et pour tout servent cette pièce foisonnante en cinq actes pleins de bruit et de fureur de la maturité de Shakespeare (1606) qui aligne une bonne quinzaine de personnages principaux et autant de secondaires.

Située dans l’Ile de Bretagne à l’époque pré-chrétienne, la pièce, selon un procédé habituel au dramaturge, comporte une double intrigue. L’action principale – le vieux Roi sentant sa fin proche veut partager son domaine entre ses trois filles – est exacerbée par les actions secondaires : le chaos politique et la lutte acharnée pour le pouvoir déclenchés par sa décision d’avantager ses deux filles aînées au détriment de sa cadette ex-favorite, Cordélia. Laquelle s’est refusée aux hypocrites et serviles démonstrations d’affection des deux autres. Au terme de cette double trajectoire, le roi va se retrouver la première victime du chaos qu’il a lui-même semé.

Donné dans la petite salle du Théâtre du Soleil, ce Roi Lear est le premier volet du projet très ambitieux nourri par Mathieu Coblenz d’une trilogie shakespearienne qui se veut accessible à tous les publics, « à partir de 13 ans ». Le metteur en scène se considère comme un compagnon de route depuis 2007 du Théâtre du Soleil, où sa compagnie est accueillie en résidence durable. Il y a appris son métier d’acteur et monté des pièces avec succès : Peines d’amours perdues de Shakespeare et Une Tempête sous un crâne, avec Jean Bellorini, puis Notre Commune.

La première tâche à accomplir sur le Roi Lear a été de procéder à une nouvelle traduction, signée par Emmanuel Suarez. Celui-ci a recentré l’action sur une dizaine de personnages et adapté le texte au langage de notre époque mais sans excès. Les dialogues coulent naturellement avec une verdeur qui restitue le style de Shakespeare et son mélange de finesse, de mélancolie et de truculence en mode contemporain. Toutefois, la suppression de certains personnages, notamment les maris des filles aînées de Lear, rend parfois difficile la compréhension de l’intrigue, d’autant que la diction n’est pas toujours très audible.

Après un démarrage un peu laborieux, avec un ton et des attitudes déclamatoires, le spectacle trouve sa vitesse de croisière, se positionnant à mi-chemin entre les univers baroque et glam rock, ponctué de chansons composées par Jo Zeugma, également acteur, qui revisite ses classiques. De même tous les interprètes poussent à l’occasion leur chansonnette mélancolique et obsolète qui semble remonter à des temps immémoriaux.

Baroque échevelé

Minimaliste avec ses lumières crépusculaires, le décor permet de dérouler le spectacle sur trois niveaux, un peu comme un plateau de cinéma avec des changements à vue. Sur le fond de scène un cadre d’ampoules tient lieu de deuxième scène où prennent place des tableaux très réussis. Le costumier s’en est donné à cœur joie avec ses tissus, ses accessoires, et ses perruques, ses épées et … revolvers, le tout concourant à forger des images fortes d’un baroque échevelé. Au sol un tapis inégal de terre noire vient rappeler l’enracinement de la tragédie dans la mémoire ancestrale. Et les maquillages outranciers achèvent de créer une atmosphère sans naturalisme, digne d’un conte philosophique avec des personnages qui font figure d’allégorie.

Ainsi Florian Westerhoff qui joue le Roi Lear incarne avec un bel engagement la descente aux enfers du monarque orgueilleux qui quitte un à un les oripeaux du pouvoir, bijoux et autres fourrures, attributs de sa morgue initiale, et accomplit sa mise à nu littérale. On le retrouve à l’épilogue dans le plus simple appareil, gros bébé perdu dans la tempête, simplement couvert d’un feuillage biblique tel un Adam chassé du paradis terrestre.

Rarement ont retenti avec une telle acuité et une telle résonance avec l’actualité ces mots du fou du roi : « C’est un malheur du temps que les fous guident les aveugles ! ».

Le Roi Lear, de William Shakespeare, à la Cartoucherie de Vincennes, Jusqu’au 15 novembre, https://www.theatre-du-soleil.fr/
Mise en scène : Mathieu Coblentz. Traduction : Emmanuel Suarez. Collaboration artistique, scénographie, création lumière : Vincent Lefèvre. Création des costumes : Patrick Cavalié avec Sandra Billon. Composition, jeu et musique : Jo Zeugma.
Jeu et musique : Florent Chapellière, Maud Gentien, Julien Large, Laure Pagès, Camille Voitellier, Florian Westerhoff.
Tournée :
29 novembre : Centre culturel Athéna, Auray (56)
2 décembre : L‘Archipel - Pôle d’action culturelle Fouesnant-les-Glénan (29)
4 et 5 décembre : Théâtre du Pays de Morlaix (29)
22 janvier 2026 : Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge (91)
29 janvier : Espace Michel-Simon, Noisy-le-Grand (93
2 et 3 février : Théâtre du Champ au Roy, Guingamp (22)
5 février : Quai 9, Lanester (56)
10 février : Centre culturel Fougères Agglomération (35)
12 février : Le Sillon, Pleubian (22)
12 et 13 mars : Théâtre de Saint-Malo (35)
5, 6, et 7 mai : La maison du théâtre et Le Quartz-Scène nationale, Brest (29)
Photos : Fabrice Robin

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de...

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