Du 4 au 24 mai 2026, à L’Athénée Théâtre Louis-Jouvet 75009 - Paris.

Des Hommes endormis, texte de Martin Crimp, traduction Alice Zeniter (L’Arche), mise en scène Ludovic Lagarde.

Réflexion judicieuse et tenue sur l’existence contemporaine - atouts et inconvénients.

Des Hommes endormis, texte de Martin Crimp, traduction Alice Zeniter (L'Arche), mise en scène Ludovic Lagarde.

Créé en 2018 pour la troupe du Deutsche Schauspielhaus à Hambourg, la pièce Des hommes endormis de Martin Crimp explore la violence du monde contemporain - déshumanisation, cruauté, cynisme et humour cinglant.

Deux universitaires cinquantenaires voués à leur carrière, Paul et Julia, discutent dans la nuit avancée à bâtons rompus. Disons que c’est plutôt la femme qui lance le débat, s’interrogeant tout haut et questionnant son partenaire qui l’écoute attentivement, mais ne divulgue ses réponses que fort parcimonieusement. Celle-ci fait le constat plus ou moins amer de n’avoir honoré nulle maternité, absence qu’elle dit la meurtrir aujourd’hui, d’autant que cette réalité signe finalement la déréliction du désir, voire sa disparition.

Dans la mise en scène du facétieux Ludovic Lagarde, enclin au théâtre contemporain, Christèle Tual pour le rôle féminin de la senior installée dans le commentaire ou la critique de l’art contemporain, est juste et piquante, silhouette élégante et baroque qui pose sa voix avant de la lancer tel un caillou jeté dans l’eau pour faire des ronds, provoquant des ondes circulaires et concentriques volatiles à la surface de la scène :

« Oh tu avais cette petite flamme intérieure autrefois. Et moi aussi. Nous avions un peu plus de flamme. Maintenant nous n’en avons plus du tout. Ou presque plus. Dans notre travail peut-être (…) »

Remous implicite que reçoit à cent pour cent le rôle masculin, Laurent Poitrenaux, producteur de musique créatif, acteur contemplatif décalé et amusé sans jamais sourire, familier de la distance et de l’énigme. Tous deux satisfaits de leur réussite sociale éprouvent pourtant un vide affectif - vertige évoqué depuis la vitre floutée de leur séjour par le balcon et son précipice.

Surviennent au beau milieu de la nuit, deux invités de Julia, à l’insu de Paul : la jeune et nouvelle collaboratrice de celle-là, Joséfine - convaincante et vive Hortense Girard - et son compagnon Tilman, concepteur de meubles - Guillaume Costanza inventif (le nouveau élu Colonel des Zouaves de Cadiot/Lagarde, rôle mythique inspiré par Laurent Poitrenaux). Des enfants que les aînés n’ont jamais eus, débordant de désir et de joie de vivre - jeunesse intense, quête de sensations fortes, entre drogues et expériences limites. Tout juste installés, ils sont à l’orée de leur vie professionnelle et oeuvrent à trouver un équilibre bienfaiteur. Enceinte, Joséfine n’en a pas informé encore Tilman qui l’apprendra au cours de la nuit. Par-delà le conflit des générations, jeunes gens et anciens font bon compagnonnage.

Au matin, a lieu la réconciliation des jeunes gens et de leurs mentors, parents imaginaires et leurs enfants. « Elles » se sont mises au travail, « ils » se sont endormis, après ces rituels de passage et de transmission - vraie cérémonie.

Pour Ludovic Lagarde, la révolution numérique a inventé une existence où les frontières s’effacent entre l’espace privé/intime et l’espace professionnel/public provoquant des mutations comportementales. Les promesses d’émancipation sont devenues asservissements. Les jeunes gens, eux, ont adapté les nouveaux modes d’existence, conscients de leur dépossession, si ce n’est qu’ils ont la vitalité, la force d’imagination et d’invention, s’émancipant à travers la critique combative, résistant en acceptant ici l’enfant, à la différence des aînés.

Un spectacle ardent, par-delà son goût mi-figue mi raisin ou doux amer, qui sait nommer les choses, ce que l’on évite parfois, comme la question de la maternité, de l’accomplissement de soi réel et de la passion. Tension permanente maîtrisée de bout en bout, au cours de propos acérés et de coup de poing porté quand Paul compare Joséfine à Ulrike Meinhof, militante féministe et anticapitaliste de la Fraction Armée rouge d’Andreas Baader.

Réflexion judicieuse et tenue sur l’existence contemporaine - atouts et inconvénients.

Des Hommes endormis, texte de Martin Crimp, traduction Alice Zeniter (L’Arche), mise en scène Ludovic Lagarde, avec Christèle Tual, Laurent Poitrenaux, Guillaume Costanza et Hortense Girard, scénographie Ludovic Lagarde en collaboration avec Sébastien Michaud, costumes Marie La Rocca, lumières Sébastien Michaud, son et images Jérôme Tuncer, musique Alvise Sinivia, collaboration artistique à la mise en scène Céline Gaudier. Du 4 au 24 mai 2026, à L’Athénée Théâtre Louis-Jouvet 75009 - Paris. Tél : 01 53 05 19 19.
Crédit photo : Marie Gioanni.

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Véronique Hotte

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