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Critiques / Théâtre

Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce

par Corinne Denailles

Un voyage en solitaire au milieu des siens : magnifique

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Dans Juste la fin du monde, Louis revient dans sa famille après des années d’absence dans l’intention de révéler aux siens qu’il est atteint du sida et condamné à terme. Mais Louis est un être complexe, taiseux, qui ne parvient pas à se frayer une voie de communication dans le brouhaha familial, les reproches, les esclandres, l’incommunicabilité entre les uns et les autres. Quelques malentendus et frustrations plus tard, il repartira sans avoir rien dit, plus seul que jamais. Cinq ans plus tard, l’année de sa mort, ou à peu près comme il le dirait, Jean-Luc Lagarce écrit Le Pays lointain. La pièce reprend presque mot pour mot la précédente et y adjoint un volet au moins aussi important qui met en scène une autre famille, celle qu’il s’est choisie, les amis, les amants, morts ou vivants, réunissant par le miracle de l’écriture tous ceux qu’il a aimés, qui ont fait partie de sa vie. Une manière de pièce testamentaire à la fin de laquelle il reprend les magnifiques dernières lignes de Juste la fin du monde.
La scénographie d’Aurélie Maestre évoque l’univers de Koltès (le metteur en scène Clément Hervieu-Léger a travaillé avec Patrice Chéreau auquel il a consacré un livre). Un no man’s land, une sorte de cul-de-sac fermé par un mur de ciment, une carcasse de voiture à cheval sur le trottoir (la voiture de l’enfance), une vieille cabine téléphonique qui n’a plus cours. Dans cet espace sans vie (jusqu’à la végétation desséchée qui émerge du mur), d’au-delà de la mort, se joue l’ultime rencontre de Louis avec les siens, avec tous les siens, posant la question des liens et de l’identité ; appartenir à la famille imposée ou à la famille choisie ? Les deux ? Des deux côtés les relations sont douloureuses, compliquées par les interactions entre les personnalités qui viennent souvent brouiller la communication.
La distribution est exceptionnelle ; les comédiens presque toujours tous en scène, conjuguent densité et légèreté. Il y a d’abord Louis, fermé comme une huître sur ses tourments et sa solitude, interprété par un Loïc Corbery justement lointain, retiré derrière cet éternel sourire si agaçant ; il y a la jeune sœur de Louis, Suzanne, interprétée par Audrey Bonnet, grande fille longiligne à la recherche de sa féminité, habitée par des colères adolescentes, des émotions fortes et contradictoires. Ses relations avec Antoine, l’autre frère, sont électriques ; il faut dire qu’Antoine est un sanguin ; Guillaume Ravoire fait sourdre toute la douleur de son personnage qui jaillit dans ses emportements. Et puis il y a Catherine, la femme d’Antoine, toujours un peu décalée, qui veut bien faire et se fait remettre en place par son bourru de mari, à qui la jeune Aymeline Alix donne une place et un statut singulier d’une grande justesse. Citons aussi le formidable Vincent Dissez, l’ami de longue date, et aussi Stanley Weber, le père, baraqué, travailleur musclé, brave type, étranger aux angoisses existentielles de Louis qui n’aimait rien tant que les pique-niques dominicaux.
Le metteur en scène a construit des tableaux très dynamiques dans lesquels les groupes se font et se défont avec fluidité, isolant ou mettant en relief un personnage ou plusieurs. Outre que cela crée un rythme singulier, il y a dans ce procédé quelque chose de chorégraphique et de musical, tels l’art de la fugue et du contrepoint chez Bach, qui s’harmonise comme naturellement avec le rythme de la phrase qui avance prudemment, expression de la pensée en mouvement, obsédée par le mot juste ; ne pas trahir sa pensée serait comme ne pas trahir les autres ou soi-même.
Le Pays lointain est une très grande pièce, mise en scène dans son intégralité pour la première fois, dont Clément Hervieu-Léger, jeune pensionnaire de la Comédie-Française, révèle toute la beauté, la profondeur et aussi l’humour.

Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce, mise en scène Clément Hervieu-Léger. Scénographie Aurélie Maestre ; costumes, Caroline de Vivaise ; lumière, Bertrand Couderc ; son, Jean-Luc Ristord ; musique, Pascal Sangla. Avec Aymeline Alix, Louis Berthélemy, Audrey Bonnet, Clément Boué, Loïc Corbery, Vincent Dissez, François Nambot, Guillaume ravoire, Nada Strancar, Stanley Weber. Au théâtre de l’Odéon jusqu’au 7 avril 2019 à 19h30. Durée 4h avec entracte.

Texte publié aux éditions Solitaires intempestifs
© Jean-Louis Fernandez

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