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Le Naufragé de Thomas Bernhard

par Dominique Darzacq

Joël Jouanneau signe son retour au Théâtre de la Bastille

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Parmi les rares salles parisiennes où se vérifie l’état de la création émergente, le Théâtre de la Bastille n’en cultive pas moins une pugnace fidélité envers des artistes singuliers dont les œuvres s’aventurent hors des grandes voies de circulation et des sentiers battus et en deviennent un peu les pensionnaires. Parmi eux, Joël Jouanneau qui, depuis Les Enfants Tanner en 1990, y revient régulièrement. Ce fut , pour mémoire et ne citer que les plus fameuses créations : L’Inquisitoire et Le Libera de Pinget, L’Institut Benjamenta de Walser, Lève-toi et marche d’après L’Idiot de Dostoïevski.

Normal donc, qu’après avoir disparu de nos écrans radars depuis plus de trois ans, ce soit du Théâtre de la Bastille, du 14 novembre au 16 décembre, qu’il nous donne à nouveau de ses nouvelles. Il le fait avec Le Naufragé de Thomas Bernhard. Un solo théâtral dans lequel un ancien pianiste virtuose raconte comment, lui et son ami Wertheimer, rencontrèrent Glenn Gould à Salzbourg où ils suivirent ensemble les cours d’Horowitz ; comment, écrasés par la personnalité du génial interprète des Variations Goldberg de Bach, ils refermèrent à jamais leur Steinway, et pourquoi il choisit de se reconvertir dans la philosophie et l’écriture d’un essai sur Glenn Gould plutôt que de se réfugier dans la folie et le suicide comme son ami Wertheimer dont il retrace la désolante trajectoire.

Thomas Bernhard comme euphorisant !

Un récit décapant qui titille avec un humour aussi ravageur que tonique, l’absolu en art et que Joël Jouanneau fréquente assidûment. Pour lui, explique-t-il, « Une page de Bernhard au petit matin, ça aide à se lever et c’est euphorisant pour la journée. Du reste, Bernhard expliquait volontiers que lorsqu’il n’allait pas bien, il lui suffisait d’ouvrir un de ses ouvrages au hasard pour retrouver le rire. Je pense en effet qu’il ne faut pas, tout comme avec Jelinek, prendre Thomas Bernhard au sérieux. L’un et l’autre sont à prendre au pied de lettre tant l’humour est chez eux l’humus et le socle de leur écriture ».

Mettre en scène des écritures, en être le passeur, tel se revendique Joël Jouanneau metteur en scène. Véritable « ogre de la littérature contemporaine » doublé d’un lecteur perspicace, qui, de Robert Walser à Imre Kertész, en passant par Conrad, Pinget, Beckett, Lagarce…. n’a de cesse de nous faire partager ses coups de cœur, quitte à y mettre le temps comme pour Le Naufragé . « Lorsqu’en 1988, j’ai mis en scène Minetti avec David Warrilow, pour le Festival d’Automne, j’avais hésité entre cette pièce de Thomas Bernhard et Le Naufragé . Glenn Gould qui représente à mes yeux l’absolu de l’art, est un personnage fascinant autour duquel je tourne un peu en secret dans Allégria Opus et aborde plus franchement avec Le Dernier caprice . Aujourd’hui, c’est sa rencontre avec Armel Weilhan, « dont l’histoire personnelle entre en résonance avec celle du Naufragé » qui aura servi de déclic et déterminé une adaptation scénique dans laquelle précise-t-il , « comme avec Les Amantes de Jelinek et Kaddish de Kertész, il n’y a pas un mot de moi ».

Ecrivain, metteur en scène, comédien Armel Veilhan, médaillé d’or d’interprétation au piano, a décidé à vingt ans de laisser tomber les gammes pour arpenter les plateaux de théâtre et fonder sa compagnie Théâtre A , qui, notamment, s’est fait remarquer la saison dernière au Théâtre du Lucernaire, avec une version aussi singulière que finement japonisante de la pièce de Jean Genet Les Bonnes .

Dans une scénographie épurée qui évoque autant les violences du ring que le vide de la solitude, Armel Veilhan, silhouette longiligne et dégingandée, ratiocineur vertigineux , extirpe, entre rage et rire, tous les sucs, cocasses, tragiques, ironiques, absurdes de ce qui s’avère une brûlante quête existentielle que ponctue un bref intermède pianistique. « Pour donner crédit à l’aventure, il fallait que le comédien joue du piano, mais il n’était évidemment pas question d’interpréter une des Variations Goldberg , « Armel a choisi une œuvre du japonais Tôru Takemitsu » précise le metteur en scène qui parsème sa réalisation scénique de détails allusifs à l’œuvre de Thomas Bernhard, des livres, « échappés de ce pénitencier que sont les bibliothèques » posés en vrac sur le piano, aux chaussures de cuir fauve qui nous renvoient au fameux placard à chaussures du récit Origines écrit en 1975.

Boulimie et serment d’ivrogne

Si on l’en croit, Le Naufragé devrait être le baisser de rideau des activités théâtrales de Joël Jouanneau, pour qui est venu, dit-il , « le temps de l’effacement », précisant que c’est une décision « mûrie de longue date ». Le boulimique qui ne cessait de se partager entre écriture, mise en scène et pédagogie, en s’installant en Bretagne, a décidé de prendre du champ, d’écrire sans se poser la question du plateau et de la représentation, mais de continuer à travailler en direction de l’enfance, ce qu’il fit ces trois dernières saisons, non sans créer au passage un convivial festival centré sur les écritures à Port Louis, son point d’ancrage. Soucieux de se libérer de toutes contraintes, Joël Jouanneau a mis la clé sous la porte de sa compagnie Eldorado et dénoncé le conventionnement qui la liait au ministère de la Culture et donc renoncé aux subventions qui allaient avec. Ce qui dans le landernau théâtral constitue un cas d’espèce.
S’il déclare ne pas avoir d’autres désirs que celui de défendre son écriture et que beaucoup de lecture l’attendent, pour autant, il ne s’interdit pas d’avoir des projets. Dès lors on s’interroge, cette décision de retrait ne serait-elle pas qu’un serment d’ivrogne ? Si oui, on ne s’en plaindrait pas.

Photo Mario del Curto

Théâtre de la Bastille du 14 novembre au 16 décembre
Tel 01 43 57 32 14

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