Paris, Odéon-théâtre de l’Europe
Le Misanthrope de Molière
Soyons fou avec Alceste

Ce Misanthrope-là « décoiffe », c’est sûr ! Jean-François Sivadier et son équipe d’acteurs ont concocté un spectacle qui, loin d’être une galéjade impertinente, est le fruit d’une analyse fine de la pièce conjuguée à un point de vue politique assumé et maîtrisé. Le tout est mis en œuvre avec les outils et le vocabulaire favoris du metteur en scène pour qui tout objet est vecteur de sens et de jeu. Les mises en scène de Sivadier débordent d’énergie créatrice. Un esprit festif de théâtre de tréteaux, populaire, où l’acteur est l’âme du spectacle, de Brecht à Büchner en passant par Shakespeare ou Feydeau, et aujourd’hui Molière.
On connaît la problématique d’Alceste : excédé par l’art du paraître qui prospère à la Cour, chez les petits marquis et coquettes de tous poils, il finit par se rendre odieux en disant son fait à chacun et veut en finir avec le genre humain qu’il exècre malgré les efforts de son ami Philinte qui lui explique que « la parfaite raison fuit toutes extrémités et veut que l’on soit sage avec sobriété » et s’étonne que, compte tenu de sa rigueur intellectuelle et morale, il se soit amouraché de Célimène, la pire de toutes les coquettes. Alceste s’indigne contre les moeurs du temps et on n’est pas dépaysés ; Sivadier ne se prive pas de faire le lien avec notre époque, il invite même Berlusconi sur scène et il n’y est pas du tout incongru.
En prologue, une adresse au public en forme de billet d’accueil, une habitude de la troupe qui sait créé la complicité avec le public sans aucune complaisance. Puis, Philinte (excellent Vincent Guédon) remonte sur scène pour jouer la première scène avec Alceste lumières allumées, tel un dialogue philosophique en exergue à la pièce. Nicolas Bouchaud fait une entrée qui pulse en chantant le tube du groupe punk des années 1980, The Clash, intitulé Should I stay, should I go : CQFD.
La machinerie théâtrale et ses artifices affirment la priorité du jeu, les acteurs se maquillent en fond de plateau, des perruques attendent sur des chaises. La scénographie (Daniel Jeanneteau, Christian Tirole, Jean-François Sivadier) puise son inspiration dans le recyclage d’objets ordinaires, le principe « bouts de ficelle » comme moteur de l’imaginaire. Les lustres d’époque constitués de chaises renversées assurent parfaitement leur fonction. Chaque scène est réinventée avec une fidélité scrupuleuse ; les alexandrins sonnent, les mots claquent, à certains on fait un sort particulier. Le texte, plutôt dense, est allégé par mille jeux de scène, jamais gratuits. L’entrée de Célimène et des petits marquis sur la Marche royale de Lully, avec jets d’eau (surgissant de vulgaires bassines), dans un nuage de bulles de savon, est spectaculaire et irrésistible. Les petits marquis mettent en scène leur rivalité en se transformant à vue en lutteur de foire. Célimène (Norah Krief) et Arsinoé (Christèle Tual) nous offrent une passe d’armes à fleuret peu mouchetés, duplicité et sarcasmes sont au programme. La scène du sonnet d’Oronte (Cyril Bothorel) est un régal : gandin serré dans son costume à basques, le cheveu long et plat, les manières poétiquement maniérées, il mime tout ce qu’il dit dans une gestuelle outrancière. La scène terrible où la médisance de Célimène est confondue par la lecture de ses lettres par Acaste est l’occasion d’un numéro d’acteur époustouflant de Stephen Butel. Très inspirée aussi, la chorégraphie d’Elianthe (Anne-Lise Heimburger) et d’Acaste qui miment la relation entre Alceste et Célimène entre commedia dell’arte et cinéma muet.
La mise en scène, qui use des ressorts de la comédie pour mieux faire ressortir la gravité du propos, est un régal d’intelligence, de liberté créatrice et d’humour, servie par des acteurs épatants au premier rang desquels Nicolas Bouchaud. Celui-ci dépasse la névrose d’Alceste pour montrer un homme révolté pathétique qui va au bout de sa révolte. Bouchaud appartient à ces grands comédiens qui réinventent leur rôle, le nourrissent de leur propre personnalité. Alceste donnerait presque l’envie folle d’épouser son parti insensé d’intransigeance morale envers et contre tout pour s’opposer à une société au ventre mou.
Le Misanthrope de Molière ; mise en scène Jean-François Sivadier. scénographie Daniel Jeanneteau, Christian Tirole, Jean-François Sivadier ; lumières Philippe Berthomé ; costumes Virginie Gervaise. Avec Cyril Bothorel, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Vincent Guédon, Anne-Lise Heimburger, Norah Krief, Christophe Ratandra, Christèle Tual.
Au théâtre de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, du mardi au samedi à 20h, jusqu’au 29 juin. Durée : 2h30. 01 44 85 40 40.




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