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Critiques / Théâtre

La fausse suivante de Marivaux

par Bruno Bouvet

Délicieuse cruauté

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Le raffinement, l’humour délicat et le sens de la comédie musicale de Lambert Wilson imprègnent totalement la mise en scène de La Fausse suivante qu’il a choisie d’installer dans l’écrin hors d’âge des Bouffes du Nord. Manœuvres et intrigues se jouent à fleurets mouchetés, la violence des assauts se cache sous le masque de la politesse exquise et il n’est même pas interdit de chanter (et de danser !) pour oublier la triste réalité humaine, gouvernée par les intérêts financiers et les basses compromissions. Certains regretteront peut-être que le spectacle ne mette pas suffisamment en relief la satire sociale et n’insiste pas sur les échos actuels de la toute puissance de l’argent. Mais Lambert Wilson est plus à l’aise dans les habits du fabuliste que dans le costume du polémiste et il faut lui savoir gré de tenir parfaitement son parti pris d’apparente légèreté, au fil d’une mise en scène fluide et primesautière, servie par une remarquable distribution.

Le bal des faux-semblants

Transposant l’action dans la campagne anglaise des années 20, le metteur en scène orchestre avec bonheur le bal des faux-semblants et des illusions perdues puisqu’ici l’amour vrai a perdu la partie depuis longtemps au profit de la quête d’espèces sonnantes et trébuchantes. La « demoiselle de Paris » ne tarde pas en faire la douloureuse expérience. Pour mettre à l’épreuve Lelio, l’homme qu’elle doit épouser mais qu’elle n’a jamais vu, elle se présente à lui, déguisée en chevalier. Son futur mari, trompé par le travestissement, s’ouvre à cet inconnu de sa situation amoureuse. Il s’est engagé avec une fort riche comtesse tout en promettant ses faveurs à la demoiselle de Paris, bien plus fortunée encore. Il se délierait bien de son premier engagement s’il ne devait s’acquitter alors d’une somme fort conséquente. Tout au calcul de ses intérêts, Lelio demande au (faux) chevalier de séduire la comtesse : si elle succombe, il sera délivré de son engagement initial. Le chevalier prolonge la ruse et accepte le stratagème. Celui-ci fonctionne à merveille jusqu’au moment où les serviteurs dévoilent le sexe véritable de la demoiselle de Paris transformée en chevalier : celle-ci se fait donc passer pour une suivante et réussit à démystifier le cynique Lélio (Fabrice Michel, juste et convaincant) dont l’appât du gain était l’unique moteur.

Avec des accents inédits de féminisme, Marivaux célèbre la victoire de l’indépendance d’esprit, laissant poindre derrière le brio d’une langue admirable la cruauté du système social. Dans un décor de toiles claires, derrière lesquelles chacun se livre à un espionnage incessant, traquant les mensonges et les travestissements de la vérité, le chevalier trouve en Anne Brochet un(e) épatant(e) interprète. On éprouve un réel bonheur à assister à l’épanouissement complet de la comédienne, jouant à merveille de son apparence « garçonne » avant de révéler tout le charme de sa féminité. Virevoltante et séduisante, elle entraîne dans son sillage l’ensemble des comédiens, touchants, fins et drôles. En particulier la douce Christine Brücher, émouvante comtesse qui croit sincèrement avoir touché l’amour avant de réaliser douloureusement sa méprise. Vérité, illusion, finesse de l’esprit et utopie des sentiments : cette délicieuse Fausse Suivante nous fait goûter une nouvelle fois le charme amer de Marivaux et le génie de sa plume.

La fausse suivante de Marivaux. Mise en scène : Lambert Wilson. Scénographie : Sylvie Olivé. Distribution : Anne Brochet (Le chevalier), Christine Brücher (La Comtesse), Eric Guérin (Arlequin), Pierre Laplace (Frontin), Trivelin (Francis Leplay), Fabrice Michel (Lélio), Ann Quennsberry (La gouvernante). Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle 75010 Paris, jusqu’au 15 mai. Du mardi au samedi à 20 h 30, matinée supplémentaire le samedi à 15 h 30. Tél : 01 46 07 34 50.

Photo Pascal Gély

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