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La Traviata de Giuseppe Verdi

par Jaime Estapà i Argemí

Prima la musica o prima le parole ? : La fausse alternative

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La musique et les paroles s’affrontent très rarement dans un opéra. Bien au contraire elles se renforcent mutuellement et forment un tout dans l’oreille du spectateur. La lutte pour la primauté de l’une par rapport aux autres, symboliquement formulée par Richard Strauss dans Capriccio (1945) n’a jamais existé, même s’il est vrai que le torchon a brûlé parfois entre compositeur et librettiste.

En revanche et notamment avec l’irruption de la figure emblématique du Directeur de scène dans le monde de l’opéra (introduit grosso modo par Rolf Liebermann à l’Opéra de Paris pendant les années 70) c’est bien la mise en scène qui peut s’opposer au texte et à la musique –souvent de façon violente- et même lui voler la vedette dans la perception du spectateur.

Admettons-le, regarder est plus facile qu’écouter, et voir est encore plus aisé qu’entendre. C’est bien ce déséquilibre entre l’œil et l’oreille qui favorise le travail du metteur en scène par rapport à celui des chanteurs et des musiciens aux yeux du public (l’expression aux yeux tombe ici bien à point). Ce fut sans doute aussi pour montrer la prééminence de la vision sur l’écoute qu’André Tubeuf, fin analyste des voix, avait titré L’œil de l’oreille sa docte rubrique à "L’avant-scène Opéra", nous incitant ainsi, en bon pédagogue, à bien comprendre (c’est-à-dire à nous faire voir) les voix que nous écoutions à l’époque où la vidéo n’avait pas encore fait son apparition.

Ce que l’on a entendu : l’orchestre et les voix.

Après les succès de Macbeth à Lille en mai 2011, et à Nancy (voir W.T. de février 2013) voilà que Roberto Rizzi Brignoli affirme sa profonde connaissance de la musique de Giuseppe Verdi avec cette Traviata à Nantes. Dès les premières mesures, on s’est aperçu de la clarté de la lecture du maestro, de son doigté pour négocier les changements de rythme et la finesse des reprises de l’orchestre après les moments de silence. Il a utilisé à bon escient legato et rubato, ce qui a conféré à la phrase musicale continuité et fluidité, et de la sémantique aussi, car la mélodie est toujours venue renforcer le sens du texte. Le Directeur a modulé avec art et science l’intensité des pupitres et n’a en aucun cas reproduit à l’identique une phrase musicale, évitant ainsi la fastidieuse sensation du déjà entendu. Finalement il a appuyé les chanteurs, même si pour cela il a dû transiger ici ou là, mais ni souvent ni pendant longtemps, sur l’exactitude métronomique des tempi. Sous sa direction l’Orchestre national des Pays de la Loire s’est transcendé, montrant le
niveau de perfection qu’il peut atteindre lorsque les circonstances le lui permettent.

Sur le plateau Mirella Bunoaica a traduit à la perfection les sentiments de la protagoniste, depuis son exaltation initiale lors de la découverte de l’amour, jusqu’à l’acceptation de la mort en passant, résignée, par la renonciation à un futur de bien être, romantique et bourgeois. La soprano, fidèle à la partition, n’y a pas ajouté le moindre pathos, et si sa prestation a été souvent académique, elle a bien compris le personnage. Le temps aidant, elle pourrait devenir une Violetta de référence. A ses côtés Tassis Christoyannis a campé un Giorgio Germont violent au départ, puis rapidement compréhensif vis-à-vis de la jeune femme, mais aussi persuasif au moment de faire comprendre
à son fils la contrainte familiale qui l’empêche de poursuivre son idylle. Le baryton s’est montré vocalement impeccable, a charmé le public par son timbre viril, sa parfaite maîtrise de l’émission, même si –petit défaut, peccata minuta, dirait-on en Espagne- il n’a pas pu contrôler un vibrato à la limite de la rupture de la voix lorsqu’il a chanté Il tuo vecchio genitor… en pianissimo. Edgaras Montvidas a interprété un Alfredo plus héroïque que lyrique. Le ténor lituanien possède certainement une voix intéressante, son timbre est élégant et il ne manque pas de puissance ni de précision. Son émission barytonnante, et son incapacité à faire ressortir la rondeur des voyelles italiennes ont contribué cependant à donner du jeune enamouré un caractère abrupte y compris pendant les moments où il devait jouer la séduction. Le reste de la distribution s’est montré à la hauteur ; le chœur, en particulier le chœur féminin, bien préparé par Sandrine Abello, a été juste et a fait preuve d’une grande maîtrise dramatique.

Ce que l’on a vu : la mise en scène.

C’est parce qu’en 1853 La Traviata est partie d’un fait divers de l’époque (tout comme Carmen et Paillasse une vingtaine d’années plus tard) qu’Emmanuelle Bastet a voulu situer l’histoire à notre époque à nous. Elle a donc voulu témoigner de la survivance de l’intransigeance de notre société face à la prostituée ; en même temps, et dans un tout autre registre, elle s’est aussi intéressée à l’évolution de l’état psychologique de la protagoniste, dès sa découverte de l’amour, jusqu’à sa mort.

Bien entendu la seule actualisation des costumes et de quelques accessoires bien choisis –les escarpins pour illustrer le côté in de Violetta-, n’ont pas suffi à porter le récit au XXI° siècle en grande partie parce qu’il est toujours bien difficile d’acclimater les situations dramatiques imprégnées d’un contexte historique ou social important (Le Barbier de Séville, Tosca, Andrea Chénier,…). Au contraire, elle a introduit des anachronismes plus ou moins importants, diminuant ainsi la crédibilité de l’histoire : de nos jours les call-girls n’écrivent pas de lettres mais utilisent des portables ; elles souffrent rarement de phtisie sous nos latitudes et lorsque les circonstances leur sont adverses, elles vont mourir à l’hôpital et non dans une mansarde mal chauffée. De plus, la société n’exige plus des jeunes garçons avec la même force qu’il y a cent ans de sacrifier leurs amours sous prétexte de pouvoir marier honorablement leurs sœurs. Si donc le côté actualisation de l’histoire n’a pas apporté grand’ chose, le traçage de l’évolution émotionnelle de Violetta, au travers des décors efficaces de Barbara de Limbourg en particulier, nous a bien convaincus.

Alors, en définitive, l’œil ou l’oreille ?

Le chef d’orchestre et la direction de scène ont travaillé main dans la main afin d’offrir un spectacle total –c’est bien la prétention du genre- et le public a vu et entendu une seule et même histoire : celle de la dégradation physique et psychologique de Violetta. Décors, orchestre, chœur et solistes, ont tous obéi à la partition et au livret. Depuis le Libiam !... du premier acte chanté à l’unisson par tous au milieu des multiples glaces clinquantes de la salle de bal au premier acte, jusqu‘au pathétique Addio, per sempre addio,.. murmuré par la mourante dans la plus noire obscurité du dernier tableau, en passant par son acceptation résignée de la réalité sociale (Dite alla giovine…)
dans la maison de campagne aux grillages fleuris de camélias rouges, l’évolution de l’état d’âme de Violetta, colonne vertébrale de l’histoire, a été parfaitement lisible, et pour l’œil et pour l’oreille.

Au superbe théâtre Graslin de Nantes, malgré les quelques lacunes observées, l’œil et l’oreille ont fonctionné cette nuit comme un seul et même organe pour le grand plaisir des spectateurs, mais aussi, on peut le supposer, des artistes.

La Traviata, Mélodrame en trois actes de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave, d’après la pièce “La Dame aux camélias” d’Alexandre Dumas, fils. Orchestre et Choeur d’Angers-Nantes Opéra, direction Roberto Rizzi Brignoli, mise en scène Emmanuelle Bastet, décors Barbara de Limbourg, costumes Véronique Seymat. Avec Mirella Bunoaica, Edgaras Montvidas, Tassis Christoyannis, Leah-Marian Jones, Cécile Galois, Christophe Berry, Laurent Alvaro ...

Nantes : les 26, 28, 31 mai, 2 et 5 juin
02 41 36 07 25

Angers : les 16, et 18 juin
02 40 89 84 00

www.angers-nantes-opera.com

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