Aubervilliers-Théâtre de la commune jusqu’au 1er avril 2012
La Ménagerie de verre de Tennesse Williams
Un pur moment de grâce

La première pièce de Tennessee Williams écrite en 1944 est largement autobiographique. Il y met en scène sa sœur Laura (Agathe Molière), atteinte d’une infirmité physique et d’un handicap mental imprécis (en réalité elle était schizophrène), sa mère Amanda (Luce Mouchel), désespérément volubile, hystérique à force d’angoisse étouffée. Williams se met en scène à travers le frère, Tom (excellent Stéphane Facco), le narrateur de cette histoire conçue comme des réminiscences intimes. La pièce tourne autour de la sœur, boiteuse, timide à l’excès, qui se réfugie dans l’écoute de vieux disques ou dans la contemplation de son bestiaire de verre, ses poupées transparentes. Tom reste à la maison par devoir moral, par affection pour les siens, mais il étouffe et sort tous les soirs soi-disant au cinéma tout en rêvant d’aventures maritimes. Un digne fils de son père qui les a abandonnés pour aller courir le monde, dit la mère. Amanda n’a qu’une obsession, que ses enfants soient autonomes, marier Laura. Pour rendre service, Tom amène à dîner un collègue de travail, l’Irlandais Jim O’Connor. La scène entre O’Connor et Laura est magnifique. Elle ne veut d’abord pas le voir et puis il sait l’apprivoiser jusqu’à ce qu’il se rende compte, qu’en tout innocence, il est allé trop loin, si loin qu’il a cassé par mégarde la petite licorne à laquelle elle tenait tant. La fleur fragile, qui s’était timidement ouverte, referme ses pétales. Tennessee Williams ne disait-il pas à propos de sa sœur : « Les pétales de son esprit sont repliés par la peur. » ? Nous sommes dans l’espace abstrait de la mémoire (dessiné avec raffinement par Philippe Marioge). Sur un écran, en arrière-plan, des images de mer et de tempêtes évoquent les rêves du fils, plus tard, ce seront des images concrètes de la pauvreté aux Etats-Unis et de la guerre. Au-delà de tout réalisme, Nichet a tiré le fil de la fragilité des choses et des êtres, toujours au bord de se briser comme une licorne de verre miniature.
Une distribution à l’unisson
Les comédiens vibrent à l’unisson de cette corde sensible. Luce Mouchel est une mère exaspérante qui prend fugitivement conscience qu’elle asphyxie ses enfants à force d’inquiétude et de sollicitude mais ne peut s’en empêcher. Elle est attendrissante, agaçante, amusante, finalement pathétique. Agathe Molière, qui confirme ici une fois de plus son très grand talent, joue de sa silhouette enfantine pour esquisser délicatement, avec une infinie poésie, le profil de cette Laura pas tout à fait comme les autres et qui voudrait tant effacer sa différence, s’arracher à cette bulle intérieure qui est son refuge mortel, pétrifiée par la peur de se briser contre le mur de la réalité. Tom, son frère, lui voue une affection ambiguë (comme Williams pour sa sœur). S’il a les deux pieds sur terre, il a aussi la tête dans les étoiles. La mise en scène, qui se souvient du cinéma qui a maintes fois honoré l’écrivain, tresse dans une belle harmonie poétique la trivialité du réel de cette famille déshéritée dans l’Amérique des années 1930 avec les fils ténus du souvenirs intimes alliant poésie, mélodrame, onirisme et humour.
La ménagerie de verre de Tennessee Williams, mise en scène Jacques Nichet, traduction Jean-Michel Déprats. Avec Dan Artus, Stéphane Facco, Agathe Molière, Luce Mouchel. Au théâtre de la commune à Aubervilliers, du mercredi 7 mars au dimanche 1er avril 2012, mardi et jeudi à 20h, mercredi, vendredi et samedi à 21h, et dimanche à 16h30, relâches exceptionnelles le mardi 13 mars, et du mardi 20 au dimanche 25 mars Durée environ 2h. Tél : 01.48.33.16.16 .
Crédit photographique/ Brigitte Enguérand




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