Opéra National de Paris – Bastille jusqu’au 16 mars 2012

L’Opéra National de Paris célèbre le 150ème anniversaire de Claude Debussy

Repise d’un opéra : Pelléas et Mélisande, création de deux ébauches d’opéras : La Chute de la Maison Usher, Le Diable dans le Beffroi. Un doublé en équilibre instable.

L'Opéra National de Paris célèbre le 150ème anniversaire de Claude Debussy

Pour célébrer le 150ème anniversaire de la naissance de Claude Debussy (1862-1918) l’Opéra National de Paris offre un doublé en équilibre instable avec la cinquième reprise de Pelléas et Mélisande mis en scène par Robert Wilson et la création de deux opéras restés inachevés puisés dans les contes fantastiques d’Edgar Allan Poe.

Pour les fans des imageries design griffés haute couture de Robert Wilson, revoir ou découvrir peut-être l’unique opéra de Debussy dans ses glacis réfrigérés restera un rendez-vous à ne pas manquer. Surtout quand la distribution est bonne – c’est le cas - et que la direction d’orchestre respecte l’œuvre et son auteur – tâche dont Philippe Jordan s’acquitte tout en nuances à la tête de l’Orchestre de l’Opéra National de Paris.

Le symbolisme du poème de Maurice Maeterlinck, son transfert musical par Debussy avec une attention minutieuse apportée à la sonorité des mots, la lisibilité du texte, ont fait de Pelléas et Mélisande le modèle de l’opéra français du XXème siècle naissant. Ceux qui restent peu sensibles, voire carrément allergiques au traitement passe partout du styliste Wilson – Mozart, Puccini, Strauss sont traités de façon identique -, reconnaissent qu’ici sa marotte de l’abstraction convient au symbolisme fantastique et que ses lumières restent en adéquation subtile avec la musique.

Créée en 1997 au Palais Garnier, reprise quatre fois déjà à Bastille, la production continue de souffrir de l’habit trop grand, trop large, trop profond de l’espace scénique. L’œuvre est intimiste, un murmure, une confidence, elle se noie dans des océans de bleus et blancs où circulent en ombres chinoises des silhouettes échappées de fresques égyptiennes.

Vincent Le Texier s’investit en Golaud, en chaleur blessée, la voix d’ombre et l’allure raidie imposée par la mise en scène et sa gestuelle standard. Le baryton Stéphane Degout, très attendu dans sa prise du rôle de Pelléas lui confère clarté de timbre et finesse de jeu. Pour Mélisande, une autre prise de rôle confronte la jeune russe Elena Tsallagova à ce personnage fuyant, énigmatique très différent de ceux qui lui réussissent si bien, la polissonne Petite Renarde Rusée de Janacek ou la frappadingue Madame de Folleville du Voyage à Reims de Rossini (voir WT des 16 octobre 2008 et 22 décembre 2011). Elle est décidément étonnante, sa Mélisande est toute de poésie invertie, gracieuse de timbre et de jeu, présente et absente, cloîtrée dans son monde. Franz Josef Selig, une fois de plus est irréprochable en Arkel, le vieux sage. Anne Sofie von Otter se contente du bref passage de Geneviève, la jeune Julie Mathevet apporte candeur et fraîcheur à Yniold.

LE DIABLE DANS LE BEFFROI - LA CHUTE DE LA MAISON USHER

En complément de ce classique, la salle annexe, l’amphithéâtre Bastille, accueille l’étrange « reconstitution » de deux opéras que Debussy laissa inachevés à sa mort en 1918, des suites d’un cancer qui l’avait longtemps handicapé. Deux œuvres courtes formant un diptyque sur la base de deux contes tirés des Histoires Extraordinaires d’Edgar Allan Poe, La Chute de la Maison Usher et Le Diable dans le Beffroi (traduites par Baudelaire). La commande datée de 1908 émanait du Metropolitan Opera de New York mais Debussy soudain frappé par la maladie ne put la conduire à son terme.

Esquisses pour Le Diable, ébauches pour La Maison Usher, les partitions furent pour ainsi dire bradées par les héritiers du compositeur et il fallut attendre 1970 pour que l’éditeur Durand en rassemble les fragments. Ils ont servi de matériau de base pour la production que les metteurs en scène Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil ont créé pour l’Opéra Français qu’ils dirigent ensemble à New York. C’est leur spectacle qui prend place à l’amphi Bastille avec une distribution nouvelle et la participation complice du pianiste et chef d’orchestre Jeff Cohen.

Le montage tient du bizarre comme ses sujets. La partie musicale du Diable dans le Beffroi est réduite à minima, quelques esquisses effectivement qui s’envolent du clavier pour saupoudrer le récit que le comédien Alexandre Pavloff, pensionnaire de la Comédie Française, serti d’une sonorisation qui lui permet de faire bondir son texte sur des montagnes russes vocales, débite façon grande folle allumée. L’odyssée des cloches du village hollandais de Vondervotteimittiss (jeu de mot phonétique pour "wonder what time it is"), entre horloge et choucroute, reste obscure. Les ébauches retrouvées de La Chute de la Maison Usher sont plus fournies, on se trouve dans un style, une ambiance proche de Pelléas et Mélisande et s’il avait pu l’achever Debussy en aurait sûrement tiré un œuvre aussi dense et aussi énigmatique que celle que lui inspira Maeterlinck.

Les metteurs en scène ont voulu en faire un monde du livre, le monde des enfants liseurs de contes, avec une immense bibliothèque qui se transforme en décor à tout faire. Roderick Usher, jeune homme triste, erre à la recherche de sa sœur malade Madeline qu’un médecin semble tenir sous sa coupe. Deux narrateurs, à la manière des Dupond et Dupont observent et racontent les amours incestueuses, les fausses mises au tombeau et les résurrections inscrites dans les pages. Damien Pass les chante Alexandre Pavloff, les dit. Phillip Addis qui fut un émouvant Pelléas à l’Opéra Comique sous la direction de J. E. Gardiner (voir WT du 28 juin 2010) donne à Roderick frémissements et fragilité, Valérie Condoluci, ancienne du Centre de Formation Lyrique de l’Opéra de Paris, est l’évaporée Madeline, Alexandre Duhamel, membre de l’Atelier lyrique, impose en voix et présence la stature maléfique du médecin.

On reste sur sa faim. Entre un plat réchauffé et un hors d’œuvre frugal, l’hommage à Debussy est mince pour cet immense novateur qui inventa une forme musicale inédite, à la fois impressionniste et symboliste, toute entière au service des illusions, des rêves et des désirs. De La Mer au Prélude à l’Après-midi d’un Faune, une musique 100% française qui se démarquait de l’envahissante empreinte de Wagner.

On peut toujours à défaut de l’entendre en parcourir l’esprit et les choses en se rendant au musée de l’Orangerie où le Musée d’Orsay affiche une exposition intitulée Debussy la musique et les arts - (jusqu’au 11 juin 2012)

Pelléas et Mélisande de Claude Debussy et Maurice Maeterlinck, orchestre de l’Opéra National de Paris, direction Philippe Jordan, mise en scène, décors et lumières Robert Wilson, costumes Frida Parmeggiani. Avec Stéphane Degout, Elena Tsallagova, Vincent Le Texier, Franz Josef Selig, Anne Sofie von Otter, Jérôme Varnier, Julie Mathevet .

Opéra Bastille, les 28 février, 2, 5, 8, 14, 16 mars à 19h30, le 11 à 14h30

photos Charles Duprat

Le Diable dans le Beffroi - La Chute de la Maison Usher de Claude Debussy d’après Edgar Allan Poe, direction musicale et piano Jeff Cohen, conception et mise en scène Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil d’après leur production de l’Opéra Français de New York, scénographie lumières Rick Martin, costumes Katherine McDowell. Avec Phillip Addis, Valérie Condoluci, Alexandre Duhamel, Damien Pass, Alexandre Pavloff.

Amphithéâtre Bastille, les 29 février, 1er et 3 mars à 20h, le 5 mars à 14h30 (matinée scolaire)

Photos Rick Martin

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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