Saint-Denis, Théâtre Gérard-Philipe jusqu’au 4 décembre 2011
L’Entêtement de Rafael Spregelburd

Après La Estupidez, La Panique et La Paranoïa, volets 4, 5 et 6 de l’Heptalogie de Spregelburd (les autres sont : L’Inappétence, La Modestie, L’Extravagance), inspiré de La Roue des sept péchés capitaux de Jérôme Bosch, Marcial Di Fonzo Bo s’attaque au septième et dernier volet L’Entêtement. Ce nouvel opus est aussi réussi que les précédents, voire plus intéressant par le sujet abordé, le traitement dramaturgique qu’en fait l’auteur et la mise en scène brillante de Marcial di Fonzo Bo et Elise Vigier. L’auteur inscrit la polysémie au cœur de cette pièce aux niveaux de lecture multiples où il est question de la guerre d’Espagne, du fascisme mais aussi de l’absence de Dieu (« retourné dans le dictionnaire »), du pouvoir du langage. Il brouille les pistes, joue du suspens et, avec la complicité des metteurs en scène, nous fait beaucoup rire, de ce rire très argentin, pas dans au sens étymologique de « clair » mais noir et grinçant, qui, dans un tout autre registre, rappelle Copi, un autre favori de Marcial di Fonzo Bo. La pièce de Spregelburd conjugue des scènes de film noir avec ses zones d’ombres, ces mystères inquiétants et de comédie burlesque (la séquence façon « telenovela », référence à la mise en scène de La Paranoïa, est irrésistible).
Le spectateur mène l’enquête
Le commissaire de police Planc fait la chasse aux républicains. Cet homme autoritaire qui règne sur la région, et sur sa famille est interprété par l’excellent Marcial di Fonzo Bo, à la frontière vacillante de la raison. L’extraordinaire Judith Chemla, spectrale et enfantine à la fois, est sa fille, rendue folle par un secret de famille (une histoire de sœur tombée dans un puits), la seconde fille est une républicaine clandestine acoquinée à un anglais venu faire sauter la maison. Pierre Maillet est époustouflant, aussi bien dans le rôle du curé lubrique que dans celui de la première femme du commissaire. Planc prétend être l’inventeur d’une langue universelle, le katak, qui rendrait la paix aux hommes (on pense à la tour de Babel et à la colère de Dieu : parlons la même langue pour retrouver le Paradis perdu), reçoit la visite du créateur de l’esperanto qu’il mystifie avec son projet qui n’est qu’une escroquerie.
Quelle virtuosité !
Une même situation est vue de trois points de vue différents (les événements se déroulent en temps réel : un panneau lumineux affiche le décompte des minutes, trois fois remis à zéro) qui s’enrichissent les uns les autres. Au cœur du propos, le langage, ses pouvoirs et ses limites, ce qui est caché, ce qui est montré : secrets, mensonges, vérités… La langue, qui a partie liée avec le politique, peut se faire totalitaire ou être un lien entre les hommes. La pièce se joue en espagnol, en valencien et en français (au deuxième tableau, on entend en espagnol les propos de la première scène entendus en français et désormais en arrière-plan). La mise en scène de Marcial di Fonzo Bo et Elise Vigier est d’une virtuosité et d’une précision vertigineuses. Le spectacle est mené dans une sorte d’urgence frénétique par les acteurs qui jouent plusieurs rôles, avec une liberté frondeuse et une fantaisie réjouissante dans la superbe scénographie de Yves Bernard, sombre et inquiétante ; le dispositif de la tournette révèle et dissimule tour à tour les lieux de la maison et les coulisses de l’action. On se laisse embarquer avec délectation dans ce spectacle labyrinthique un peu borgésien qui oblige le spectateur à reconfigurer son point de vue d’une scène à l’autre.
L’Entêtement de Rafael Spregelburd traduction de Marcial di Fonzo Bo et Guillermo Pisani. Mise en scène Marcial di Fonzo Bo et Elise Vigier. Scénographie et lumière,Yves Bertrand. Musique, Étienne Bonhomme. Costumes, Pierre Canitrot. Avec Marcial Di Fonzo Bo, Pierre Maillet, Clément Sibony, Sol Espeche, Judith Chemla, Felix Pons, Jonathan Cohen et Elise Vigier. En tournée.
Spectacle créé au festival d’Avignon en juillet 2011.
L’Entêtement est publié chez l’Arche Editeur.
photo Christophe Raynaud de Lage/wikispectacle
du 14 novembre au 4 décembre 2011 au Théâtre Gérard Philipe - Saint Denis (dans le cadre du Festival d’Automne 2011)
6 et 7 décembre 2011 au Théâtre du Beauvaisis - Beauvais
9,10,13 et 14 décembre 2011au Théâtre de Saint Quentin en Yvelines (dans le cadre du Festival d’Automne 2011)
les 22 et 23 mars 2012 au Théâtre de Nîmes
le 30 mars 2012 au Théâtre Le Liberté (Toulon)
du 13 au 15 avril 2012 au Maillon - Théâtre de Strasbourg




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