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Critiques / Opéra & Classique

“Jo, Dalí” de Xavier Benguerel

par Jaime Estapà i Argemí

De la difficulté de décrire le génie

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Il est très difficile d’analyser les ressorts de la création, et encore plus ceux du génie. Jaime Salom s’est donc limité à parcourir, en treize grandes enjambées, l’existence du grand maître de la toile que fut Salvador Dalí (1904-1989). Les situations choisies par le librettiste et les dialogues qui les animent, en catalan ou en castillan, sont tellement banals et plats, qu’ils semblent tout droit sortis du Wikipédia.

Là, on apprend que son père aurait prédit qu’il mourrait dans la misère – Salvador Dalí i Cusi était notaire et non devin-, que sa soeur appréciait ses travaux artistiques, qu’il était timide et sexuellement impuissant, qu’il battait Gala (1894-1982) sa femme, et encore bien d’autres détails sur sa vie publique et intime.

Incapable donc de trouver une voie analytique pour explorer l’artiste de l’intérieur, Jaime Salom, a eu recours à plusieurs reprises à du matériel cinématographique, que ce soit pour rendre compte de l’ascension mondaine du peintre –il le transforme en Lola Montès (Max Ophüls 1955) et l’exhibe dans le cirque de ses fantasmes érotiques-, ou alors il imagine une violente dispute conjugale avec Gala qui nous ramène au film “Le chat” (Pierre Granier-Deferre, 1971) avec Jean Gabin et Simone Signoret.

Gala, muse et deus ex-machina gâtée par Jaime Salom

Curieusement le librettiste donne de Gala, la muse, une vision bien plus complète et subtile. Femme de l’ombre pour le grand public elle fut cependant le « Deus ex-machina » d’hommes aussi importants que Paul Éluard, ou de Salvador Dalí lui même. Jaime Salom la montre certes dotée d’un fort appétit sexuel, et d’un opportunisme intelligent quant aux hommes qu’elle choisit, mais en même temps intelligente, volontariste, loyale ; sa mort, placide et truculente à la fois, est sans doute le moment le plus réussi de l’oeuvre.

Le reste des personnages, Luis Buñuel, Federico García Lorca, Paul Éluard,... excusez du peu, ne sont que de simples marionnettes qui n’ont que leur nom prestigieux pour exister sur scène.

Le manque de folie de Xavier Benguerel

Comment alors illustrer musicalement un livret aussi linéaire et prévisible ? « Avec une musique du même acabit » semble avoir répondu Xavier Benguerel : une fosse avec peu de cordes, davantage de métal, beaucoup de percussions de toute nature. Un orchestre pléthorique pour un résultat monocorde, peu imaginatif, plus intéressé par les pauvres dialogues du livret que par l’exploration des méandres créateurs du cerveau de Salvador Dalí. L’opéra Anna Akhmatova de Bruno Mantovani suivait aussi les hauts et les bas de la vie accidentée de la géniale poétesse, presque contemporaine du maître de Cadaquès (1889-1966), mais la musique traduit bien plus finement l’âme de la poésie –et de la vie- de l’artiste russe, ainsi que l’a définie Caroline Alexander : « Une musique d’inquiétude qui fracasse l’âme » (Webthea, juin 2011).

Bref. Xavier Benguerel a préféré suivre le livret plutôt que l’esprit du génie fou ; il a manqué d’audace, de folie, et pourtant les moyens orchestraux entassés dans la fosse lui auraient permis de faire tout autrement.

Orchestre honnête, mise en scène sans relief et bons chanteurs

Miquel Ortega a dirigé un orchestre peu préparé et peu habitué à jouer ce genre de musique. Il s’en est pourtant très bien sorti : il a su tirer le meilleur profit des métaux –excellents- et profiter des brèves transitions -essentiellement à l’aide des violoncelles- pour exprimer les quelques moments les plus lyriques de la soirée. Les chanteurs, suivant les directives du metteur en scène Xavier Albertí, se sont limités à réciter les dialogues de Jaime Salom, sans jamais arriver à sortir du cadre fixé par l’écrivain, bien bordé par les accompagnements musicaux.

C’est sans doute la voix cristalline de Marisa Martins, dans le personnage de Gala, qui nous a donné les moments les plus réussis, alors que Joan Martín-Royo –Dalí- s’est limité a réciter le texte proposé. Vicenç Esteve-Madrid a été un remarquable Goesmans (Goemans, 1900-1960, accueillit la première exposition de Salvador Dalí à Paris en 1929) et Antoni Comas, en Paul Éluard a fièrement défendu jusqu’au bout son amour pour Gala, sa femme. José Antonio García –le père de Salvador Dalí- s’en est plutôt bien sorti.

Jo,Dalí. Opéra en quatre actes. Livret de Jaime Salom. Co production du Gran Teatre del Liceu, Teatro de la Zarzuela de Madrid et Festival Operadhoy. Mise en scène de Xavier Albertí. Direction musicale de Miquel Ortega. Chanteurs : Joan Martin-Royo, Marisa Martins, Antoni Comas, Vicens Esteve-Madrid, José Antonio García, Hasmik Nahapetyan et autres .

Gran Teatre del Liceu les 19, 21 et 23 octobre 2011.

Tél. +34 93 485 99 29 Fax +34 93 485 99 18 http://www.liceubarcelona.com exploitation liceubarcelona.cat

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