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Critiques / Opéra & Classique

Elektra de Richard Strauss

par Jaime Estapà i Argemí

L’électron qui fait sauter l’arc voltaïque

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Elektra ou « électron », est le mot grec que la science moderne a adopté pour désigner l’élément qui tourne sans relâche à la périphérie de l’atome. Parfois il interrompt cette danse frénétique pour produire le courant électrique lorsque les circonstances lui sont propices. C’est du nom d’Elektra que les classiques grecs ont baptisé la fille du roi Agamemnon, restée dans son palais de Mycènes toute sa vie, une vie de douleur et de souffrance : d’abord elle assiste au sacrifice de sa sœur Iphigénie par son père qui part pour la guerre de Troie. Puis, après une interminable attente de dix ans, alors qu’il rentre en vainqueur, elle le voit assassiné par Klytämnestra qui l’a trahi avec Aegisth pendant son absence.

La princesse Elektra, comme l’électron, tourne autour des meurtriers jusqu’à l’arrivée de son frère, Orest, qui va jouer le rôle de l’interrupteur électrique : il libère l’énergie emmagasinée et produit le cataclysme final, telle la décharge d’un arc voltaïque ou d’un éclair. Le texte de Hugo von Hofmannsthal suit cette évolution dans le détail malgré une grande économie de moyens ; la musique de Richard Strauss en souligne les principales étapes avec le génie que l’on sait et les conventions musicales de l’époque post-wagnérienne, souvent très bruyantes et toujours respectueuses de la tonalité.

Direction elégante et raffinée, mise en scène grégaire

Lors de la soirée du 29 février au « Gran Teatre del Liceu » Sebastian Weigle, fidèle à la partition du maître viennois, a brillamment exprimé sa musique, avec élégance et raffinement. Guy Joosten a signé en revanche une mise en scène grégaire, fondée sur les conventions les plus usées, dites et redites, vues et revues, avec un manque de créativité coupable qui ferait rire s’il était permis de rire de la barbarie nazie.

Deborah Polaski et Eva Marton paradoxalement superbes

Les chanteurs ont été globalement crédibles mais pas tous particulièrement brillants. Ann-Marie Backlund – Chrysothemis, la sœur d’Elektra - a confondu l’indécision du personnage avec le manque d’expression vocale et dramatique ; Graham Clark –Aegisth–, l’excellent Mime que le Liceu avait applaudi en 2004, vocalement correct, a bien joué son rôle de félon ; Albert Dohmen a campé un Orest vocalement imprécis. En revanche les deux figures féminines principales - Debora Polaski dans le rôle titre et Éva Marton dans celui de Klytämnestra- ont été paradoxalement superbes. Leurs voix puissantes mais cassées, tremblantes et pas très justes par moments, avec des difficultés à atteindre les extrêmes des tessitures –en particulier celle d’Éva Marton-, qui avaient du mal à traverser les fortissimi orchestraux, ont en fait, donné la juste mesure de la tension, de la souffrance de personnages exténués.

Fausses notes qui correspondent à la situation des personnages

Les deux artistes ont démontré – de façon involontaire sans doute - que chanter ces rôles d’une voix rayonnante, pleine de vitalité, aurait été certainement plus agréable à l’oreille mais aussi en contradiction avec l’histoire. Après tout, si actuellement on applaudit souvent des mises en scène qui ne respectent absolument pas les indications des auteurs, sous couvert de réalisme, pourquoi se priver d’applaudir aussi des interprétations avec des fausses notes et des difficultés vocales apparentes si elles correspondent à la situation dramatique des personnages du récit ? Philippe Beaussant explique que les compositeurs de la période baroque utilisaient des instruments particulièrement difficiles à jouer dans certains passages de la partition – et donc joués avec des difficultés apparentes- afin d’exprimer la difficulté du personnage sur scène à certains moments de l’histoire.

Elektra, tragédie lyrique en un acte, de Richard Strauss, livret de Hugo von Hofmannsthal. Coproduction Gran Teatre del Liceu et Teatro Real et La Monnaie de Bruxelles. Mise en scène de Guy Joosten. Décors de Patrick Kinmonth. Direction musicale de Sebastian Weigle. Avec : Debora Polaski, Ann-Marie Backlund, Éva Marton, Albert Dohmen, Graham Clark, Knut Skram et autres. Gran Teatre del Liceu les 9, 13, 17, 21, 25, 29 février et le 3 mars 2008.

® Copyright Antonio Bofill

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