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Critiques / Opéra & Classique

“Die Entführung aus dem Serail” de Wolfgang Amadeus Mozart

par Jaime Estapà i Argemí

Ces turqueries qui font des têtes de urc

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Tout a commencé par un malentendu. Apprenant qu’allait venir en France un homme politique turc important mandaté par la Sublime Porte, Louis XIV lui a préparé, de Toulon jusqu’à Saint Germain en Laye, un accueil princier. (in « Versailles Opéra » de Philippe Beaussant) Seulement au moment où le Roi allait le recevoir, le 5 décembre 1669, on s’aperçut que ce turc n’était pas le personnage important que l’on attendait mais un simple gentilhomme de la Cour sans aucune mission politique.

Pris de colère, Louis XIV ordonna à Jean Baptiste Lully d’organiser un « ballet turc grotesque » auquel Molière greffa son Bourgeois gentilhomme : les « turqueries » venaient de naître. Depuis, de Molière à Gioacchino Rossini (Il turco in Italia) et bien au-delà, en passant par W.A.Mozart, "le turc" fut objet de railleries dans le monde occidental. Aussi méchantes que drôles elles faisaient souvent rire jaune car le « péril turc » était alors encore bien réel.

Die Entführung aus dem Serail (L’enlèvement au Sérail) appartient au genre, mais ce « Singspiel » adoucit quelque peu l’image théâtrale, grotesque du turc que le librettiste montre certes stupide et même cruel par moments (Osmin, le gardien du sérail), mais aussi capable de générosité et de grandeur d’âme (Selim Pacha libère finalement ses prisonniers).

Il y a plusieurs façons de dire un texte

C’est la production de la Monnaie de Bruxelles et de l’Oper Frankfurt (voir webthea du 12 Septembre 2006 de Caroline Alexander) qui arrive à Barcelone. La mise en scène de Christof Loy, déplace l’action vers une époque plus récente et une Turquie abstraite, simplifiée à l’extrême. Mis à part le texte et quelques allusions vestimentaires il est inutile de chercher quelque signe d’origine que ce soit : à trop maintenir la fidélité à l’œuvre, le sujet risquerait de devenir brûlant et les temps actuels ne se prêtent plus au manque de respect envers les cultures étrangères. Décapée donc de ses intentions premières, dénaturée dans les mains de Christof Loy, la pièce devient illisible. Voyons pourquoi.

Il y a plusieurs façons de dire un texte - qui a vu le dialogue entre la postière et son client (Yves Montand et Simone Signoret) ne nous démentira pas- et toute récitation est valable à condition que la cohérence de l’ensemble du spectacle soit respectée. Christof Loy, sans trahir nullement le texte de Christoph Friedrich Bretzner, demande à ses acteurs de le réciter avec beaucoup de pathos, comme s’il s’agissait de celui d’une pièce naturaliste. Cela l’autorise à élargir le « tempo » - avec des silences fréquents qui peuvent dépasser les 10 secondes - et donc à donner à l’histoire un ton plus que grave, emphatiquement dramatique. De ce fait les acteurs sont bien obligés d’adopter les gestes réalistes adéquats. L’habillement, le décor doivent aussi s’accorder avec les intonations et avec les gestes afin de constituer une entité homogène. Ce qui est bien le cas.

Les oreilles ou les yeux ? Les yeux et les oreilles !

La musique de W.A. Mozart ne parle pas du tout d’un drame. Elle ne cherche pas à exprimer la réalité insoutenable du sort de ces femmes occidentales vendues au turc comme une banale marchandise et traitées comme telle par l’acheteur. Elle nous dit tout à fait autre chose. Elle nous dit que nous sommes en présence d’une « turquerie », c’est-à-dire que nous sommes en train d’exorciser cette réalité cruelle, insupportable, par une gentille moquerie adressée à l’ennemi, au turc en l’occurrence. Elle nous dit que les horreurs vécues par les protagonistes, leurs doutes et leurs douleurs, finiront bien par se terminer de manière heureuse et que par conséquent cela ne sert à rien à Konstanze de se prendre pour Tosca, car Selim n’est pas Scarpia et Belmonte n’est pas Cavaradossi non plus. Car si dans « Tosca » les dires et les gestes doivent être de plus en plus violents c’est parce que l’histoire va finir mal, alors qu’ici les trois personnages souriront apaisés à la fin du conte.

La discordance entre les éléments de l’histoire racontée par le metteur en scène et la musique est constante et patente et on peut comprendre alors le désarroi et même l’indignation du public – pas du tout impressionné par les prix accordés à la mise en scène- devant le caractère déséquilibré et pédant du travail de Christof Loy.

Une fosse solide et une scène hésitante

Ceci n’a pas empêché l’assistance, le jour de la dernière, d’applaudir–de façon plus qu’excessive- les performances des artistes et, en particulier celle de Diana Damrau, une Konstanze dont la beauté du timbre a peut être masqué le manque de justesse et de flexibilité dans les passages difficiles de son personnage. Malgré leur manque de conviction, Olga Peretyatko –Blonde- et Norbert Ernst –Pedrillo- s’en sont plutôt bien sortis et Franz-Joseph Selig, vocalement impeccable, a eu du mal à coordonner sa parole avec le geste imposé. Christoph Strehl ne s’est pas trop laissé embarquer par le metteur en scène et a donné au deuxième acte en particulier une version de Belmonte vocalement très juste. Passons sur la performance hystérique et tout à fait risible par moments de Christoph Quest dans le rôle de Selim, propre du théâtre d’avant-garde des années 60.

L’orchestre du Liceu – sous l’attentive direction de Ivor Bolton- a donné une version tout à fait remarquable pour un orchestre « maison », plus habitué aux sonorités du XIXème siècle qu’aux accents baroques.

Die Entführung aus dem Serail « Singspiel » en trois actes de W. A. Mozart, livret de Christoph Friedrich Bretzner. Production du Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles et le Oper Frankfurt. Mise en scène de Christof Loy. Décors de Herbert Murauer. Direction musicale de Ivor Bolton. Chanteurs : Diana Damrau, Olga Peretyatko, Christoph Strehl, Norbert Ernst, Franz Josef Selig, Christoph Quest.

Barcelone - Gran Teatre del Liceu les 12, 13, 15, 16, 18, 19, 21, 22, 23 avril 2010.

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