Au Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 15 février

Chiens, de Lorraine de Sagazan

Une sorte de messe laïque sur les martyres du procès du porno réclamant justice.

Chiens, de Lorraine de Sagazan

Après La Vie invisible, Un sacre et Léviathan, Lorraine de Sagazan poursuit avec ce quatrième volet intitulé Chiens sa série basée sur les manques, les insuffisances, les béances, en un mot les frustrations engendrées par tel ou tel aspect du système social contemporain. Cette fois l’autrice et metteuse en scène s’appuie sur l’affaire judiciaire dite « le procès du porno », déclenchée en octobre 2020 à Paris avec des mises en examen pour viol, proxénétisme et traite d’êtres humains. En cause, le site internet French Bukkake, qui diffuse des vidéos pornographiques violentes banalisant des atteintes graves à la dignité humaine. L’affaire a impliqué une soixantaine de femmes qui, dans un état d’extrême précarité, ont été recrutées sur la base de promesses non tenues ensuite et se disent victimes de viols en réunion et traite d’êtres humains.

Mais loin de s’en tenir à un réalisme qui décrirait ce système d’abattage révoltant, Lorraine de Sagazan, qui ne répugne pas à l’emploi d’un jargon abscons dans sa note d’intention, dit employer les « moyens symboliques et performatifs de la fiction pour tenter de répondre à ce réel ». En l’occurrence « inventer un rituel de justice par le théâtre » qui prend la forme d’une messe à laquelle participeront certaines des victimes. Une sorte d’opéra ou plutôt d’oratorio laïque, qui se propose de montrer la « place de l’héritage judéo-chrétien dans le fonctionnement du système pénal français ».

Cantates de Bach

Le rituel scénique se construit autour de deux cantates de Bach qui reviennent en boucle avec des martyres qui racontent la dégradation à laquelle elles ont été soumises. A ces cantates adaptées par Othman Louati, s’ajoute une musique originale qu’il compose, le tout magnifiquement interprété par l’Ensemble Miroirs Étendus. Les servants de ce rituel cruel sont des hommes portant un masque de chien et d’autres créatures fantastiques regroupés comme un chœur antique sur une sorte de colline formée par un amoncellement d’habits qui occupe tout le fond de scène des Bouffes du Nord. L’effet est saisissant mais le spectacle qui se veut dénonciateur, chanté et parfois dansé, se traîne en longueur et en séquences répétitives. Et les tentatives d’alléger l’atmosphère en prenant à partie le public tombent à plat.

En filigrane percent l’indignation et la colère contre une industrie low cost qui broie sa matière première : des objets sexuels traités de « vide-couilles » et de « beurette ». En ligne de mire : l’inanité de la justice particulièrement la décision prise le 14 décembre 2023, par la Cour d’appel de Paris, de renvoyer le dossier à l’instruction, tandis que son principal responsable, Pascal Ollitrault, est remis en liberté.

Ponctué d’affirmations à l’emporte-pièce et péremptoires du type « Vos lois sont faites pour violer », le spectacle a des côtés très irritants qui détruit son intention. De plus, cette charge contre la justice ne fait pas mention des dernières informations : en mai 2025, la Cour de cassation a bel et bien retenu les circonstances aggravantes de « sexisme » et de « racisme ».

Finalement, malgré l’indigence des textes écrits sur les partitions de Bach, les meilleurs moments de la pièce sont ceux dévolus à la musique.

Chiens, de Lorraine de Sagazan, www.bouffesdunord.com
Mise en scène : Lorraine de Sagazan. Direction musicale : Romain Louveau. Composition et adaptation musicale : Othman Louati. Dramaturgie : Julien Vella. Scénographie : Anouk Maugein. Costumes : Anna Carraud. Lumières : Claire Gondrexon. Chorégraphie : Anna Chirescu. Vidéo : Jérémie Bernaert
Avec Adèle Carlier, Vladislav Galard, Léo-Antonin Lutinier, Michiko Takahashi, Joël Terrin, Manon Xardel, Lorraine de Sagazan.
Et l’Ensemble Miroirs Étendus.

Photo : Jean-Louis Fernandez

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de...

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