Accueil > Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

Critiques / Festival / Théâtre

Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

par Dominique Darzacq

Un beau livre d’images

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Adapté de l’ouvrage de Julie Otsuko, romancière américaine d’origine japonaise, le spectacle raconte l’histoire de ces japonaises qui, en 1920, sur la seule foi d’un portrait ou de lettres, ont tout quitté pour épouser aux Etats Unis un de leurs congénères. « Certaines n’avaient que quatorze ans et étaient encore des petites filles, certaines venaient de la ville et portaient d’élégants vêtements, mais la plupart venaient de la campagne, certaines descendaient de la montagne et n’avaient jamais vu la mer ».
Sur le bateau la traversée est rude, vide les estomacs mais pas les têtes pleines de rêves d’une vie idyllique au pays de la ruée vers l’or où s’étaient précipités leurs futurs maris. L’arrivée sera plus rude encore. C’est la désillusion qui d’emblée les accueillent. Pour elles l’Amérique ne sera pas le pays de cocagne qu’on leur avait fait miroiter, mais le viol, le dur labeur dans les champs, l’humiliante servitude chez de riches américains. Des enfants seront nés et devenus américains lorsque qu’en 1941, survient Pearl Harbor et la guerre, entraînant à bas bruit et dans l’indifférence générale une déportation qui videra la petite ville de Californie de tous les japonais. « Pendant un moment la ville se sent étrangement nue, et c’est comme si les japonais n’avaient jamais existé », remarque à la fin une bourgeoise américaine qu’incarne avec finesse Nathalie Dessay.

Cette parcelle méconnue de l’histoire américaine, la romancière nous la révèle à travers un récit bouleversant tissé de de multiples voix anonymes et aux accents mêlés de tragédie antique et de confidences intimes. Loin de tout pathos mais dans la brutalité des faits, elle nous dit la douleur du déracinement, de l’exil, de comment, en dépit de l’intégration, on reste l’autre. Autant de thèmes qui résonnent avec force aujourd’hui et donnent raison à Richard Brunel, directeur de la Comédie de Valence, d’emboiter le pas de l’auteure pour qui, « le rôle de l’écrivain est de raconter à tout le monde des histoires qui doivent être entendues ». Encore faut-il nous la faire entendre, ce que ne réussit pas vraiment la réalisation scénique. En individualisant des éléments de la mosaïque mémorielle par des gros plans cinématographiques et par des « micros histoires » mises en scène à la façon d’un film réaliste, le metteur en scène illustre plus qu’il ne montre, transforme l’épopée singulière et plurielle en un somptueux livre d’images sur papier glacé. Les Kimonos et l’ensemble des costumes, la conception scénographique qui multiplie les lieux, les jeux de lumières comme la bande son, tout y est d’un esthétisme revendiqué. Pour beau que soit l’écrin, le bijou qu’il enferme nous laisse un peu indifférent mais avec l’envie d’aller y voir de plus près en lisant le roman.

Certaines n‘avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka. Mise en scène Richard Brunel avec : Simon Alopé, Mélanie Bourgeois,Youjin Choi, Nathalie Dessay, Yuika Hokama, Mike Nguyen, Ely Penh, Linh-Dan Pham, Chloé Rejon, Alyzée Soudet, Kyoko Takenaka, Haïni Wag. (Durée 2h)

Après le Festival d’Avignon où il était présenté du 19 au 24 juillet au Cloitre des Carmes, le spectacle sera : du 14 au 25 janvier 2019 au Théâtre des Quartiers D’Ivry, du 30 janvier au 2 février à la Comédie de Valence, du 13 au 15 mars au Théâtre de Dijon

Photo © Christophe Raynaud de Lage

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.