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Critiques / Théâtre

Arlequin poli par l’amour de Marivaux

par Dominique Darzacq

conte et mécompte de l’amour

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Marivaux, on le sait, appréciait fort la verve et la volubilité de jeu des comédiens de la Comédie italienne que le Prince de Conti avait installée dans l’ancien Hôtel de Bourgogne. C’est pour eux, leur allègre manière « de mettre du sel partout », comme le remarquait Boileau , qu’il écrivit Arlequin poli par l’amour , comédie en un acte et en prose créée le 17 octobre 1720.
La Fée qui s’est promise à Merlin l’Enchanteur tombe amoureuse d’Arlequin, jeune homme aussi beau que niais, qu’elle enlève et décide de dégrossir avant de l’épouser. Mais c’est par sa rencontre avec la jolie et innocente Sylvia, bergère de son état que lui viendra l’esprit. Les deux amoureux auront à affronter les pièges d’une fée assurée de son pouvoir et prête à toutes les manigances pour garder Arlequin. Mais celui-ci, « poli » par l’amour , usant à son tour des armes du stratagème, s’émancipe des sortilèges de la fée en lui volant son bâton. Pourvu des pouvoirs de la fée, il peut alors célébrer ses amours avec Sylvia, à moins que !......
Avec cette première comédie qui scelle son destin d’auteur, Marivaux fait, en canevas de jeu, le brouillon des grandes pièces qui fonderont sa gloire. S’y trouvent sous le chapeau de la féerie, le coup de foudre né du premier regard, la jalousie, la volonté de posséder, l’intrigue et la trahison. C’est cette pièce du jeune auteur qu’était alors Marivaux, qu’ en 2006 , le jeune comédien metteur en scène Thomas Jolly, qui vient de créer La Piccola familia, choisit pour jeter les bases d’un vocabulaire artistique qui fonde en même temps l’identité de la troupe. Parce qu’il lui semble « primordial de faire coïncider les histoires que nous racontons avec celles que nous vivons » , décidant en 2011 de reprendre la pièce, il la remet sur le chantier. C’est, à travers les dictas de la fée, un monde plus violent et plus noir qu’ont désormais à affronter Arlequin et Sylvia. Sous les rires et les serpentins, la féerie a des bouffées de cauchemar tandis qu’en place de happy-end le metteur en scène laisse présager un sombre avenir. Devenu sorcier à son tour, Arlequin s’émancipe aussi de l’amour et choisit l’aventure du pouvoir. Magnifique et forte image de théâtre que celle de Sylvia seule, tenant dans la main le bonnet d’Arlequin regardant, désemparée et incrédule, le rideau derrière lequel il a disparu.
Particulièrement bien venu aussi le prologue qui, pendant que le public arrive, met en scène et de profil, trois garçons et trois filles, jeunes gens d’aujourd’hui et sans doute à l’étude. Chacun, éclairé par une ampoule qui pend du plafond, lit un livre. Peut-être relisent-ils la pièce qu’ils vont jouer, à moins que ce ne soit un texte de Jean-Luc Lagarce dont ils viennent nous dire , comme une profession de foi, un extrait sur les variations de l’état amoureux.

Entre les deux, et parce que les histoires de fée « ouvrent à un puits d’inventions sans fond » et efficacement secondé par une troupe qui a du cœur et du jarret, Thomas Jolly fait feu de tous les bois du théâtre, conjugue toutes les formes, met pour aujourd’hui et à sa main, le ferment de la commedia dell’arte, conjugue le cabaret pop, le théâtre d’ombre, l’acrobatie, le théâtre de foire avec ses guirlandes lumineuses, la fête foraine avec ses confettis et ses lâchés de ballons, emmêle l’esprit potache et le fantastique, donne à la fée des allures felliniennes, fait des clins d’œil à Walt Disney et à Blanche Neige. Sans doute pourrait-on reprocher à Thomas Jolly de mettre un peu trop de sel partout. Il n’en reste pas moins que ce spectacle, même revisité, reste la confirmation d’un style ; celui d’un artiste qui ne mâche pas ses images pour nous dire que l’avenir est incertain et que rien n’est jamais acquis, ni le pouvoir, ni l’amour.

Arlequin poli par l’amour de Marivaux. Mise en scène Thomas Jolly avec Julie Bourriche, Romain Brosseau, Rémi Dessenoix, Charlotte Ravinet, Romain Tamisier, Ophélie Trichard (durée 1h 30)

La Scala-Paris jusqu’au 27 octobre puis en tournée
Tel 01 40 03 44 30 www.lascala-paris.com

Photos ©Nicolas Joubard

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