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Critiques / Opéra & Classique

Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas

par Jaime Estapà i Argemí

Le conformisme serait-il l’échec du féminisme ?

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« D’abord il faut désobéir. C’est le premier devoir quand l’ordre est menaçant et ne s’explique pas ». Le texte surprenant de Maurice Maeterlinck – que l’on dirait sorti des lèvres d’Antigone - nous plonge immédiatement dans l’univers autoritaire d’une femme de caractère, personnage insolite dans l’œuvre de l’auteur belge. Le dramaturge laisse cependant la place à la musique de Paul Dukas pour exprimer, au moment final, le pessimisme abyssal de cette femme essuyant le refus de liberté des cinq prisonnières de Barbe- Bleue.

Ariana, l’Antigone d’un conte de fées.

Echec du féminisme, et par extension, du messianisme de ceux qui voudraient améliorer l’humanité contre son gré. Car Ariane est convaincue que les cinq femmes de Barbe-Bleue, disparues, sont bien vivantes, qu’elles se cachent dans le château et qu’elle doit les libérer. Elle a, d’ailleurs, en féministe invétérée, épousé le monstre afin d’obtenir son secret et accomplir cet acte rédempteur : « Il m’aime, je suis belle et j’aurai son secret » : voilà le programme. « Les six clés d’argent sont permises, mais la clé d’or est interdite. C’est la seule qui importe »... « Je vais chercher la porte défendue. Tout ce qui est permis ne nous apprendra rien », confie-t-elle à sa nourrice effarée. Les dés sont jetés dès sa deuxième intervention.

In fine, elle a eu raison. Les cinq femmes, bien vivantes, sont cachées dans les caves du château, incapables de désobéir aux injonctions du maître. Ariane leur fait retrouver le goût de vivre, de voir le jour et la lumière, mais le château est bien gardé et la fuite impossible. Les paysans insurgés malmènent le geôlier et, lorsque tout semble gagné et que les prisonnières ont la possibilité de s’enfuir, elles refusent par un « non » glacial -sèchement énoncé par Bellangère - le retour à la liberté. Ariane repart alors seule, incrédule, la mort dans l’âme, déçue par l’inertie de ses consoeurs.

Au passage, le mystère de Mélisande – une des cinq épouses - reste entier, car si Paul Dukas introduit, sans ambiguïté à deux reprises, le thème musical de la femme que Golaud trouve perdue dans la forêt au bord d’une fontaine (Pelléas et Mélisande de Claude Debussy) elle reste néanmoins ici volontairement aux côtés de son mari, et ne sortira pas du château.

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Une mise en scène, linéaire et lisible

Contrairement à Anna Viebrock (voir l’article de Caroline Alexander - Webthea de septembre 2007), Claus Guth a proposé une mise en scène simple, lisible, sans transferts temporels ni fioritures propres à détourner l’attention du spectateur. Le décor – signé Christian Schmidt - consiste en une salle, sans doute la salle centrale du château – ici une simple masure -, point de convergence de sept portes. Cinq d’entre elles cachent les trésors que Barbe-Bleue offre à Ariane, la sixième est dévolue au séjour d’Ariane, et la septième communique avec les autres dépendances du château. Lorsque la machinerie de la scène élève le niveau de la salle du château, au second acte, on découvre le sous-sol avec les cages où vivent enfermées les femmes du monstre. Il est bien dommage que Jürgen Hoffmann n’ait pas recouru davantage à des effets d’éclairage, tant le texte de Maurice Maeterlinck insiste de façon appuyée sur la grande variété des lumières qui éclairent le château et, par extension, les âmes des épouses.

Stéphane Denève, nouvel arrivé au Liceu, a dirigé au mieux de ce que l’orchestre du Colysée catalan, peu rompu à la musique de Paul Dukas, pouvait rendre et donc il n’a pas totalement donné la pleine dimension, onirique, mystérieuse de la partition. Si les cordes ont bien répondu à ses appels, les bois et les métaux sont souvent restés en deçà des intentions du compositeur. Les uns et les autres ont cependant réussi la suave et terrible scène finale et cela les a rachetés pleinement.

Un plateau de grande qualité et un public très attentif

La soprano canadienne Jeanne-Michèle Charbonnet a été admirable dans le rôle titre. Forte femme, aux intentions clairement exprimées par des récitatifs compréhensibles, émis d’une voix ferme, fraîche, bien tenue, sans fissures ni passages obscurs, maternelle avec les femmes prisonnières, impérative avec sa nourrice –J ane Dutton d’une santé vocale enviable -, et bien plus autoritaire encore dans la brève scène avec son mari – José van Dam, luxueuse distribution pour un si petit rôle -. A leurs côtés se sont également exprimées les cinq femmes de Barbe-Bleue : Gemmma Coma-Alabert –Sélysette-, Beatriz Jiménez –Ygraine-, Mélisande -Elena Copons-, Bellangère -Salomé Haller- et, dans le rôle d’Alladine, celle qui « ne parle pas notre langue », la danseuse Alba Valldaura.

Le public du Liceu ne cherche pas à tout prix à faire des découvertes hasardeuses. Bien au contraire il sait ce qu’il aime et s’y montre fidèle. C’est ainsi que l’inconnu Paul Dukas n’a pas réussi à remplir la salle de la Rambla au-delà des deux tiers de sa capacité. Mais ceux qui étaient là se sont montrés très intéressés par la production et ont comblé le manque de « quorum » par leurs applaudissements enthousiastes.

Ariane et Barbe-Bleue, Opéra en trois actes. Livret fondé sur une pièce symboliste de Maurice Maeterlinck. Production du Opernhaus Zürich. Mise en scène de Claus Guth. Direction musicale de Stéphane Denève. Chanteurs : Jeanne-Michèle Charbonnet, Jane Dutton, José van Dam, Salomé Haller, Elena Copons, Gemma Coma-Alabert, Beatriz Jiménez et autres.

Gran Teatre del Liceu les 18, 21, 26, 29 juin et 3, 5, 7, 8 juillet 2011.

Tél. +34 93 485 99 29 Fax +34 93 485 99 18

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