Paris, Athénée-Théâtre Louis-Jouvet jusqu’au 22 mai 2010

Une maison de poupées d’Henrik Ibsen

Un point de vue avisé

Une maison de poupées d'Henrik Ibsen

Ce qui frappe d’abord dans cette version de la pièce d’Ibsen (la cinquième de la saison) c’est l’originalité, la pertinence et surtout la lisibilité du point de vue. Nils Öhlund lit cette tragédie de notre temps comme un drame bourgeois qu’il situe dans les années 1960, considérant que la situation de la femme n’avait guère évolué à cette époque. Car, il s’agit bien ici de la place de la femme assignée par les hommes dans la société.

Coupée du monde extérieur, La jolie et fragile Nora (Olivia Brunaux) est passée des bras affectueux de son père aux bras amoureux de son mari, jusqu’au jour où les événements la conduiront à prendre conscience que l’un comme l’autre l’ont aimé pour eux, comme un jouet, comme elle-même joue à la poupée avec ses propres enfants. Tenue à l’écart de la vie, elle s’en fait une idée idéaliste, vite battue en brèche par les intrusions extérieures. En effet tous les personnages venus de l’extérieur sont des êtres souffrants qui éprouvent la dureté du monde, à commencer par le bon docteur Rank (Alexis Danavaras), discrètement amoureux de Nora, qui, atteint de la petite vérole qu’il doit aux frasques de son père, met en scène avec cynisme sa propre fin. Krogstad (Bernard Mazzinghi), l’employé de banque de Torvald Helmer (Féodor Atkine), est un pauvre hère, jadis condamné pour faux en écriture par qui le malheur de Nora arrive. Elle lui a emprunté de l’argent pour guérir son mari et a, en tout innocence, commis elle aussi un faux en écriture dont l’usurier se servira pour la faire chanter. Et puis il y a Kristine (Emmanuelle Grangé), l’amie d’enfance brusquement réapparue. On pourrait voir en Kristine la main du destin qui frappe à la porte des Helmer. Depuis la promotion de Torvald, le couple Helmer semblait envisager l’avenir plus sereinement. Mais l’histoire montre que l’argent n’est pas tout. L’arrivée de Kristine enclenche les événements qui vont conduire au drame. Kristine manipule tout le monde ; elle obtient de se faire embaucher par Torvald qui lui donne la place de Kronstad qu’il vient de congédier ; celui-ci, aux abois, menace Nora de révéler à son mari sa faute si elle ne fait pas en sorte qu’on lui restitue son emploi. Kristine, qui a connu Kronstaad par le passé, le met dans sa poche et obtient qu’il renonce à sa vengeance. Pourtant, elle décide que la vérité doit éclater pour que les comptes se règlent dans le couple. Ce personnage falot, apparemment secondaire, est le moteur souterrain de l’action, le destin qui frappe à la porte du couple. D’ailleurs le metteur en scène lui donne le dernier mot ; quand tout est fini, Nora partie, Kristine entre en silence, éteint la lumière et s’installe dans un fauteuil. La scénographie accentue cette impression de manipulation ; le salon des Helmer est une sorte de maquette de cinéma ou d’appartement témoin des années 1960, ou encore de maison de poupées grandeur nature dans laquelle les personnages seraient les jouets du destin (ce qui expliquerait le pluriel du titre).

Olivia Brunaux, une Nora attachante

Si dans l’ensemble, cette mise en scène apparaît un peu corsetée, on appréciera l’intelligence d’un point de vue souvent très personnel et surtout le jeu d’Olivia Brunaux. Douée d’une belle présence, elle exprime admirablement toutes les facettes de son personnage. Nora apparaît d’abord comme une femme démunie qui souffre et mène un combat intérieur dont elle n’a pas les armes. On comprend combien sa candeur est à la fois un masque et l’expression de son manque de maturité. La prise de conscience brutale de sa situation et du monde dans lequel elle vit va, tel un séisme, l’anéantir, et en même temps lui déciller les yeux et révéler son intelligence et son courage. Elle part en claquant la porte des faux-semblants, brisée et forte à la fois de cette révolution intérieure qui la broiera ou qui sera le vecteur de sa véritable naissance, en tant qu’être humain d’abord et de femme ensuite.

Une maison de poupées d’Henrik Ibsen, traduction, adaptation et mise en scène Nils Öhlund. Scénographie : Virginie Leforestier. Costumes : Sylvie Laskar et Séverine Thiébault. Lumières : Xavier Carré. Son : Jérôme Tuncer. Création vidéo : Laurent Tessier et Nils Öhlund. Conseil chorégraphique : Gil Isoart. Distribution : Féodor Atkine, Olivia Brunaux, Alexis Danavaras, Emmaunuelle Grangé, Bernard Mazzinghi, avec la participation de Josiane Lévêque. A l’Athénée, Théâtre Louis-Jouvet du mardi au samedi à 20h jusqu’au 22 mai. Tel : 01 53 05 19 19. Durée : 2 heures.
www.athenee-theatre.com

© Gregory Brandel

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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