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Critiques / Théâtre

Un tramway nommé désir de Tennessee Williams

par Gilles Costaz

Le Sud à bonne température

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Pauvre Blanche Dubois ! Elle a plutôt raté sa vie et ses amours mais elle espère laisser son passé à distance en allant s’installer chez sa sœur à La Nouvelle-Orléans. Au terme de sa route, elle a seulement à prendre le tramway que les habitants appellent Désir (il est long à arriver) et à frapper à la porte de Stella. Effectivement, Stella est bien là, mais mariée à un Polonais brutal qui ne va tarder à la rudoyer tout en la désirant. Blanche se considère comme belle, raffinée, élégante. Elle veut jouer les grandes dames, mais, en ce royaume des frustes et des déclassés, elle n’est pas sur le chemin royal où elle serait considérée comme elle pensait le mériter. Plus dure, peut-être, sera la chute.
La pièce est célèbre, et surtout le film qu’en tira Elia Kazan. Le metteur en scène Manuel Olinger a tenu à se démarquer du film. Il a voulu donner plus d’importance au personnage de la sœur, Stella, et ainsi rééquilibrer les rôles féminins. Ce n’est pas tout à fait sensible, car Blanche est un personnage d’un très grand relief, joué ici de façon remarquable par Julie Delaurenti. En fait, Olinger a une vision plus large qui ne se limite pas à cette tentative de rééquilibrage et qui embrasse le texte dans toutes ses dimensions. Il reconstitue à sa façon La Nouvelle Orléans, avec un décor qui paraît bricolé et compresse quelques éléments d’un Sud fauché (persiennes, ventilo, transparences, cabine et terrasse étriquées…). Et il y injecte une volonté de vivre bouillante et désespérée, sexuelle et animale. C’est une lutte entre sauvages impitoyables et petits-bourgeois brisés qu’il dirige et qu’il nimbe d’une musique où le plaintif l’emporte sur le dansant du swing (deux des acteurs jouent du saxo). La soirée se déroule comme une série d’échappées à chaque fois brisées par un piège.
Julie Delaurenti est une grande interprète du rôle de Blanche Dubois. Elle en exprime, sans rien souligner, la fragilité et le rêve pathétique, dessinant une égale capacité à aimer et à s’aimer. Elle tient magnifiquement une ligne ferme et subtile à la lisière de la folie. Muriel Huet des Aunays compose une Stella lumineuse, c’est-à-dire une femme presque heureuse, qui s’est glissée plus facilement dans le moule d’une vie âpre mais bonne à prendre. Elle donne au personnage une forte vivacité charmeuse. (On notera que cette comédienne est ensuite remplacée par Tiffany Hofstetter). Manuel Olinger joue lui-même Stanley, l’ouvrier violent, et impose à chaque instant une présence faite de puissance et de désir de revanche dans l’image sociale et intime de ce qu’on appelle à présent un mâle dominant. Gilles-Vincent Kapps est l’ami qui pourrait sauver Blanche et ne la sauve pas : l’acteur fait preuve de beaucoup de finesse dans un jeu opposé à celui de ses partenaires, dans un retrait délicat pour mieux transcrire la pudeur et la crainte. (Lui aussi sera remplacé dans la seconde partie des représentations ; Philippe Weissert lui succèdera). Tennessee Williams est ici représenté à la température voulue. Celle d’un chaudron, où les pulsions viennent à bout de nos arts de vivre.

Un tramway nommé désir de Tennessee Williams, adaptation de Pierre Laville (collection Bouquins, Robert Laffont), mise en scène de Manuel Olinger, avec Julie Delaurenti, Manuel Olinger, Muriel Huet des Aunay (en alternance avec Tiffanny Hofstetter, Gilles-Vincent Kapps, (en alternance avec Jean-Pierre Olinger), Jean-Pierre Olinger (musique et création du cyclo).

La Scène parisienne, 21 h, tél. : 01 40 41 00 00, jusqu’au 12 avril. (Durée : 2 h 05).

Photo Aurore Vinot.

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